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La dysphorie du rejet - Partie 2

- Julie BOUCHONVILLE

La dysphorie du rejet - Partie 2

La semaine dernière, nous avons abordé la nature de la dysphorie sensible au rejet (DSR), un ensemble de symptômes lié le plus souvent au trouble de l’attention et à l’autisme[1]. Aujourd’hui, nous voyons les aspects plus pratiques de cette dysphorie peu discutée malgré sa fréquence.

 

Quel impact est-ce que cela a sur le quotidien ?

Un impact plutôt massif, parce que toutes les interactions sont colorées par la peur de mal faire. Cela va même plus loin que ça, parce qu’on sait que tôt ou tard, dans n’importe quel type d’interaction, on va se retrouver face à une critique ou, pour le dire de manière plus générale, un « correcteur de comportement ».

Que ce soit un collègue qui nous demande de ne pas lui parler là tout de suite parce qu’il est concentré, un enseignant qui nous explique que notre approche du problème n’était pas optimale et voilà ce que nous aurions pu faire, un ami qui nous demande de nous dépêcher parce que l’heure tourne, … il est impossible de ne pas, à un moment ou à un autre, être confronté à quelqu’un qui nous dira en substance « ne continue pas de faire ce que tu es en train de faire ». Pire, il est encore plus impossible de ne pas être confronté à une personne dont on soupçonnera, tôt ou tard, qu’on l’ennuie ou fait quelque chose qui ne l’arrange pas.

Pour une personne souffrant de DSR, il est donc impossible de ne pas avoir une relation qui tôt ou tard lui donnera envie d’abattre les murs en pleurant (au moins un peu).[2]

 

Tout cela va faire que ces personnes ont des difficultés à mener des relations stables – ce qui n’est que logique, quand on voit le monde de leur point de vue. Leur inquiétude constante et leurs explosions émotionnelles finissent d’ailleurs souvent par mettre à mal leurs relations, créant ainsi des prophéties auto-réalisatrices. Cela vaut aussi bien pour leurs relations personnelles que dans le cadre professionnel : ces personnes peuvent donc également avoir du mal à maintenir un boulot stable.

Elles sont en général des people pleaser, c’est à dire des personnes ayant du mal à mettre en place des limites personnelles tant elles désirent être bien vues de leur entourage, rendre service et se montrer aimables.

Elles sont souvent perfectionnistes, au moins dans certains domaines, plus dans une volonté de se montrer inattaquables que par réel amour du détail.

Elles ont tendance à prévoir le pire lors des interactions sociales, s’attendant à être réprimandées à chaque fois. (Le fameux « je peux te parler ? » de la part d’un supérieur qui déclenche une demi attaque de panique et qui se conclut le plus souvent en « Je voulais savoir si tu pourrais aider Untel à s’occuper de cette tâche très chronophage »).

Elles détestent et évitent toute forme de conflits… et interprètent de très nombreuses situations comme des conflits. Un désaccord est un conflit.  Une critique constructive peut être un conflit, selon la manière dont elle est délivrée. A la limite, une demande de fournir plus d’informations peut être un conflit.

Cet évitement peut pousser leur entourage à les juger hypocrites ou malhonnêtes : si elles n’expriment jamais leur désaccord ou leur mécontentement mais agissent par la suite avec ressentiment (ou se plaignent auprès d’une personne de confiance), c’est l’impression qu’elles donnent. Leur entourage peut leur reprocher leur manque de franchise.

 

Les causes

Une question que plusieurs personnes ont soulevée lors de mes recueils de témoignage a été, en substance, « est-ce que cette dysphorie pourrait être issue d’un ou plusieurs traumatismes ? ». Bon nombre d’entre elles avaient en effet une historique de harcèlement scolaire, de dynamiques familiales parfois toxiques, de ruptures particulièrement marquantes, etc. Et c’est un raisonnement qui a du sens : après quelques situations vécues comme des trahisons, ou lorsqu’on a grandi dans un environnement où il est vital de marcher sur des œufs, être très sensible au rejet et à ces signes avant-coureur ne serait que logique.

Il semblerait toutefois que cette corrélation en particulier n’ait pas de lien de causalité, ou en tout cas pas de causalité stricte. La théorie privilégiée[3] est que les mauvais traitements et la DSR ont la même cause : la neurodivergence. Si j’en crois WebMD[4], avant l’âge de douze ans, les enfants ayant un TDAH entendent jusqu’à 20 000 critiques négatives de plus que leurs pairs. L’affirmation n’est pas sourcée, aussi elle est à prendre avec un grain de sel, mais même si l’ordre de grandeur est erroné, même s’ils ne reçoivent que 5000 critiques de plus que les autres enfants… ça reste gigantesque. Et on ne parle que jusqu’à douze ans. Le harcèlement scolaire ne prend en général de l’ampleur qu’à partir des années collège-lycée, période durant laquelle les matières enseignées gagnent aussi en difficulté – ce qui peut mener à de l’échec scolaire voire du décrochage, ce que souvent les adultes décident de traiter avec de la dureté plutôt que de la compréhension.

Bien sûr, les traumatismes peuvent aggraver les symptômes de la DSR, mais ils ne sont pas sa cause – ou pas sa cause majoritaire, en tout cas. Cette dernière est à chercher du côté d’un cerveau qui, comme toujours, fait son truc.

 

J’insiste ici sur une nuance que j’ai peu faite jusqu’à présent : la DSR est extrêmement répandue chez les personnes autistes/TDAH, mais elle n’y est pas exclusive. On peut en souffrir sans être autiste ou TDAH. C’est juste moins courant pour l’individu lambda que pour l’individu lambda TDAH/autiste.

Quelle sera la cause pour ces personnes qui n’ont pas de trouble de l’attention ou du spectre autistique ? Un ensemble de facteurs environnementaux et génétiques, comme toujours dès qu’on parle de cerveau qui fait son truc.

 

Pourquoi n’en parle-t-on pas plus ?

C’est une bonne question et honnêtement je me la pose moi aussi. L’un des symptômes du TDAH est la mauvaise gestion des émotions (dysrégulation émotionnelle) et plus précisément les sautes d’humeur. Si on peut admettre que ressentir un sentiment d’abandon total en réaction à une remarque innocente est effectivement une réaction émotionnelle soudaine et disproportionnée, je ne qualifierais pourtant pas cela de « saute d’humeur », qui suggère un comportement indépendant de tout déclencheur externe.

Je suis incapable d’expliquer ce manque de discussion, surtout quand on sait à quel point la DSR impacte la qualité de vie des personnes qui en souffrent.

 

Et ça se soigne ?

La bonne nouvelle, c’est que oui, au moins un peu. Les traitements pour le trouble de l’attention ont tendance à apaiser les symptômes de la DSR. Les molécules les plus souvent citées dans la littérature sont les suivantes :

- Guanfacine

- Clonidine

- Inhibiteurs de la monoamine oxidase (IMAO) (un type d’antidépresseur)

 

Je mentionne ces substances actives afin que mon lecteur puisse potentiellement en discuter avec son équipe soignante si cela lui semble pertinent.

 

La psychothérapie peut également aider, en fournissant aux patients des outils leur permettant de prendre un peu de distance avec leurs émotions, de les identifier et d’apprendre à les gérer. Ce genre de travail sur soi prend du temps, il ne faut pas s’attendre à être guéri après trois séances, et trouver un thérapeute avec lequel on se sent bien est toujours un peu difficile dans un premier temps, mais ce genre d’approche porte réellement ses fruits.

Au-delà d’approches ciblées sur la DSR, il est également pertinent de voir la régulation des émotions et même des stimulus sensoriels comme un tout. Une personne qui est sur-stimulée et anxieuse aura toujours beaucoup moins de résilience émotionnelle et de capacité de traitement mentale qu’une personne dont les besoins sont satisfaits et les limites respectées. Cela ne veut pas dire que la DSR disparaît dès qu’on met un casque anti-bruit, bien sûr, mais les symptômes n’existent pas dans le vide, il existe des inter-connexions et il est important de les prendre en compte.

Dans tous les cas, je suggère à mon lecteur de parler de sa DSR à son équipe soignante. N’hésitez pas à amener du matériel comme des articles avec vous, et surtout, insistez sur vos ressentis. Je crois que les neurotypiques ne peuvent simplement pas imaginer ce que cette dysphorie a d’incapacitant tant qu’on ne le leur a pas expliqué en détail.

 

Mon proche souffre de DSR, comment l’aider ?

Au-delà des prises en charge susmentionnées, je dirais que la plus grande intervention qu’on puisse mettre en place pour aider une personne concernée est la compassion[5]. Il peut être tentant de penser qu’on rend service à quelqu’un en étant « dur pour son bien », qu’en l’habituant à la critique il ne la trouvera plus si bouleversante, qu’en l’encourageant à passer au-dessus de son malaise il y arrivera un jour ou l’autre.

Ce n’est pas le cas.

 

Bien sûr, on est parfois obligé de fixer des limites à une personne lorsque l’on est son parent ou son adulte de référence, de même qu’il arrive toujours un moment où l’on doit demander à quelqu’un de modifier son comportement. Je pense que l’idéal est de le faire avec un vocabulaire aussi neutre que possible et dans un contexte aussi peu chargé émotionnellement que possible[6]. Si c’est faisable, faire ce genre de remarque en privé plutôt que devant témoins sera aussi toujours préférable.

On peut adoucir la situation en créant une interaction positive juste après, pour finir tout l’échange sur une note agréable.

 

Au quotidien, je suggère aussi, d’une part, de montrer comment vous prenez la critique et les rejets, quitte à en faire un peu des tonnes pour expliquer votre processus cognitif et émotionnel, et d’autre part de faire preuve d’honnêteté envers les autres.

Montrer l’exemple permet de donner une image concrète à votre proche de comment il pourrait faire pour ne pas se laisser envahir par ses émotions, et comment faire la part des choses entre ce qu’il ressent à l’instant T et la réalité. En outre, il pourra aussi réaliser que même si tout le monde ne vit pas des émotions aussi intenses que lui, ou pas pour les mêmes raisons, ils n’en sont pas moins doués d’émotions. Cela peut se faire en lui racontant de petites anecdotes (« Mon boss m’a dit que j’avais traîné à finir mon projet du jour, alors que j’étais dans le délai que lui m’avait donné, et j’ai trouvé ça très injuste, j’étais furieux »), en l’invitant à prendre part aux évènements alors qu’ils se déroulent (« ta tante devait venir pour mon anniversaire mais elle vient de m’appeler pour annuler, je me sens très déçu alors je vais aller me promener pour m’aider à processer mes émotions, est-ce que tu as envie de te promener avec moi ? »), etc.

 

Ce que j’appelle faire preuve d’honnêteté envers les autres, c’est en gros éviter de donner des exemples d’hypocrisie à notre proche, pour éviter de nourrir ses soupçons que des personnes pourraient lui en vouloir et ne pas le montrer. On peut en profiter pour insister sur la nuance entre honnêteté polie et mensonge blanc.

Par exemple, on peut éviter de dire à notre beau-frère que ses crevettes au barbecue étaient répugnantes parce trop cuites et pas assez assaisonnées, ce qui était pourtant la vérité objective, mais plutôt lui dire qu’on ne les a pas trop aimées parce qu’on les préfère préparées autrement. Notre proche souffrant de DSR peut ainsi voir qu’on n’a pas menti (et être rassuré : si vous lui dites que vous aimez sa cuisine, c’est sans doute vrai, puisque vous n’avez pas de scrupule à le dire quand vous n’aimez pas), mais aussi qu’on peut émettre une critique qui ne soit pas horrible et destructrice.

 

Enfin, écoutez votre proche si cela est possible[7]. S’il vous demande de ne pas faire une chose, ou d’en faire une, c’est afin d’améliorer vos interactions et de lui épargner de la souffrance. Je ne dis pas que tout est faisable de manière réaliste, mais si la modification vous paraît possible, implémentez-la.

 

Conclusion

Je conclurai ce très long article en encourageant mes lecteurs à le diffuser autour d’eux. L’un des éléments qui m’a le plus frappée en me renseignant est à quel point la dysphorie sensible au rejet est peu documentée, peu connue, et peu discutée – alors que son impact est si puissant pour ceux qui vivent avec.

J’espère avoir pu débroussailler un peu ce concept, et je retrouverai avec plaisir mon lecteur dès la semaine prochaine.

 

[1]La relation avec le TDAH est avérée, celle avec l’autisme est plus ténue : 30 % à 80 % des personnes autistes cochent les cases du TDAH.

[2]Est-ce que c’est l’une des phrases les plus tristes que j’ai jamais écrites ? Peut-être bien.

[3]https://www.webmd.com/add-adhd/rejection-sensitive-dysphoria  (Et oui, c’est une référence un peu légère, moi aussi je suis de cet avis)

[4]Voir 9

[5]Est-ce que je prépare ma transition pour bosser dans un magazine new age un peu bobo ? Non, mais avouez que si c’était le cas je serais sur la bonne voie.

[6]On charge émotionnellement une remarque en se montrant soi-même émotionnellement impacté, en insistant sur l’importance capitale d’une chose, en se montrant très sérieux, et en utilisant du vocabulaire lié à la valeur personnelle des individus plutôt que de leurs actions. Par exemple, « hé quelqu’un n’aurait pas oublié de se laver les mains ? Si, il me semblait bien. Ouste, va te laver les mains. », dit avec une expression neutre ou souriante, est peu chargé émotionnellement. En revanche « Mais combien de fois est-ce qu’il faut te dire de te laver les mains ? Ca m’épuise de devoir le répéter encore et encore ! Est-ce que tu aimes être sale, c’est ça le truc ? » est très chargé.

[7]C’est à dire, s’il peut s’exprimer d’une manière que vous comprenez.


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