De l’art de partager des anecdotes

Geposted von Julie BOUCHONVILLE am

De l’art de partager des anecdotes

Ou, « pourquoi est-ce que mon proche autiste ramène tout à lui ? »

 

Intro

Si mon lecteur est le proche d’une personne autiste, il a sûrement déjà vécu cette situation : après avoir partagé un ressenti ou une aventure avec la personne, cette dernière tire la couverture à elle en insistant pour parler de sa propre expérience. Parfois, ça défie l’entendement : la personne autiste parvient à se comparer à une fougère ou à trouver un vague fil commun reliant la guerre civil à son intérêt spécifique qui n’a rien à voir – les chameaux, par exemple.

Pourquoi agit-elle de la sorte ? Comment lui en parler pour qu’elle arrête ? Que faire ? Suivez le guide.

 

Les autistes font des associations

Personne n’a l’air de savoir pourquoi au juste, mais les autistes sont capables d’association d’idées qui ne viennent tout simplement pas aux neurotypiques[1]. Parfois, ça mène à des anecdotes que personne n’aurait pu voir venir, offertes comme des chocolats dans un hôtel sympa :
« N : Mon père est décédé hier.

A : Tu savais que le mot « condoléance » vient du verbe « se condouloir », qui n’existe plus sous aucune autre forme ? »[2]

 

Dans ce genre de situation, le but de la personne autiste n’est en aucun cas de minimiser la portée de ce que l’on vient de lui dire, de manquer de respect ou de ramener l’attention sur elle. Le but est la communication, sous sa forme la plus brute : la réponse par un élément lié au niveau sémantique.

 

Les autistes savent ce que vous traversez

« N : Je suis malade quand je lis en voiture.

A : Oh, ça m’est arrivé une fois ! Je me suis senti très mal. »

Que vient de faire A, manifester qu’il comprend l’expérience ressentie par N et éprouve de l’empathie pour lui ? Ou ramener la conversation sur lui ?

Honnêtement, le jury a du mal à se décider. Selon les contextes et les personnes, les neurotypiques admettront qu’un partage d’expérience est acceptable ou au contraire le jugeront égocentré. Souvent, le curseur bouge en fonction de l’importance du fait partagé initialement : le mal des transports n’étant pas très chargé émotionnellement, il peut être acceptable de répondre par d’autres moments de nausée en échange. Pour une anecdote plus intime ou importante, en revanche, cela ne passera pas aussi facilement.

Pourtant, même si ce n’est pas toujours bien reçu, l’intention autiste était toujours excellente : communication, empathie, assurance que la personne n’est pas seule. Le fait que ces bonnes intentions soient parfois – souvent – mal reçues, voire perçues comme une volonté de « mal faire », est source de souffrance pour les personnes autistes. Régulièrement notre manière de fonctionner fait que nous sommes accusés de manquer de considération pour les autres, et que cette suspicion se profile à l’horizon alors même que nous tentons un rapprochement émotionnel est particulièrement décourageante. Beaucoup sont ainsi poussés à masquer un peu plus, afin de contrôler cette réaction pourtant bienveillante, et de ce fait perdent en spontanéité et augmentent leur charge mentale.

 

Pourquoi est-ce typiquement neurodivergent de réagir ainsi ?

Bonne question et, à vrai dire, je ne suis pas convaincue d’avoir les réponses. Les témoignages que j’ai pu rassembler allaient tous plus ou moins dans le sens du réflexe, de la réaction spontanée – c’est à dire, ce n’est pas que les personnes autistes décident consciemment que c’est la meilleure chose à faire, mais c’est la réaction qui leur vient le plus naturellement.

Cette façon de fonctionner semble d’ailleurs exister elle aussi sur un spectre : ma recherche suggère que ce ne sont pas que les autistes mais aussi les personnes TDAH[3], HPI [4]ou hypersensibles qui ont tendance à communiquer de la sorte.

 

Que faire quand mon proche neurodivergent réagit ainsi ?

D’abord, comprendre que l’intention est la connexion, le partage. Ensuite, passer au-delà de sa frustration initiale : OK, le proche réagit souvent de la sorte, mais à cet instant T, est-ce pertinent ?

Un élément qui peut coincer est le manque de cohérence perçu entre le sujet abordé et la réaction de la personne neurodivergente. Il est pertinent de demander, idéalement sans sarcasme, le rapport entre ces deux faits, par exemple : « Je ne comprends pas bien le rapport entre ce que je te racontais sur la santé de mon chat et ce que tu viens de me dire vis-à-vis de tes nouvelles chaussures, est-ce que tu peux m’expliquer ? ».

Ne pas hésiter non plus à recentrer si besoin « Je comprends ; est-ce que tu veux bien que je te parle encore un peu de ce qui m’est arrivé ? J’avais envie de te le raconter jusqu’au bout. »

Bien sûr ces remarques fonctionnent surtout dans un contexte où mon lecteur aurait pour ainsi dire ouvert son âme à un proche, pas tant s’il lui racontait une petite anecdote amusante. C’est voulu. Si une personne autiste répond à une anecdote amusante par une autre anecdote amusante… eh bien, s’il y a un problème dans cet échange, je ne suis pas en mesure de le percevoir.

 

Que faire en tant que neurodivergent ?

Ne pas s’empêcher de réagir ainsi, déjà. Notre spontanéité est trop rare pour la corseter un peu plus. Mais plusieurs méthodes existent tant pour déterminer si la situation se prête bien à ce que l’on a prévu de dire, que pour le rendre plus acceptable par les neurotypiques.

- La personne en face de moi partage-t-elle quelque chose de très intime, de très émotionnellement fort ? Si oui, mieux vaut éviter de répondre avec une anecdote personnelle. Au mieux un « je sais ce que tu ressens, j’ai traversé quelque chose de similaire moi aussi » fera bien l’affaire, et si elle en a envie la personne demandera des détails.

- Est-ce qu’il y a un vrai rapport entre ce que je m’apprête à raconter et le sujet en cours, ou est-ce que j’ai juste très envie de partager cette anecdote ? Si je pense qu’il y a un vrai rapport, il reste utile de le souligner pour que quelqu’un de moins agile d’un point de vue sémantique puisse voir le lien, par exemple « En parlant d’administrations qui font n’importe quoi, est-ce que je t’ai raconté la fois où… ? » ou « Je sais que ce n’est pas tout à fait la même chose, mais ça me fait vraiment penser à la fois où blabla, parce que je me suis senti exactement de la même manière. »

- Utiliser des éléments introductifs : un élément introductif vient expliquer mon processus mental et aide la personne en face de moi à comprendre pourquoi je lui dis ce que je suis en train de lui dire – ce qui la rend plus tolérante. Par exemple, si mon lecteur se retrouve face à sa cousine lui racontant ses décevantes vacances et que cela lui évoque une statistique, il peut l’introduire comme ceci : « Je comprends tout à fait ! Je ne veux pas minimiser ce que tu as vécu, mais en fait je ne suis pas surpris, j’ai récemment lu que 20 % des vacanciers[5] rentrent chez eux plus stressés qu’ils ne l’étaient avant de partir. Ce que tu me racontes suggère vraiment que l’industrie de l’hôtellerie est bizarre en ce moment ! ». Cela sera beaucoup mieux perçu que si l’on avait juste répondu « Oh c’est normal, une personne sur cinq est mécontente de ses vacances ! ».

- Maintenir une équité du temps de parole/du niveau de détails : si mon interlocuteur a raconté quelque chose dans les grandes lignes, il va être perçu comme impoli de répondre par une anecdote rentrant dans les détails des conversations et des actions, qui m’amènerait à parler pendant plus longtemps. Comme pour un débat politique, les conversations sont censées être à peu près équitables en termes de temps de parole. Bien sûr je n’encourage pas mon lecteur à garder l’oeil sur sa montre, mais s’il vient de parler longuement, il peut être utile d’écouter longuement dans les moments qui suivent pour ne pas être perçu comme impoli[6].

 

Conclusion

Je suis convaincue que cette simple différence de fonctionnement est l’un des gros impacts à la communication entre neurotypes et participe pour beaucoup à notre réputation d’impolitesse et d’égocentrisme. En éduquant nos proches neurotypiques et en essayant d’être un peu plus attentifs nous-mêmes, nous pouvons réparer cet accroc et ainsi communiquer avec plus d’efficacité et d’harmonie.

 

J’encourage mon lecteur à nous raconter ses propres expériences sur le sujet !

 

[1]Ne le prenez pas pour vous, neurotypiques : nous payons le prix en étant très nuls dans plein d’autres domaines.

[2]Cette situation est purement fictive et en aucun cas inspirée de la vie de votre dévouée.

[3]Les personnes avec un trouble de l’attention, hyperactives ou non.

[4]Les personnes dont le QI est inhabituellement élevé, en général avec un score au-delà de 130 (la moyenne étant fixée et calibrée à 100).

[5]Statistique totalement imaginaire, ne me citez pas.

[6]Oui, même si la conversation semble dérailler vers un sujet ennuyeux.

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