L’autisme, c’est les autres

Geposted von Julie BOUCHONVILLE am

L’autisme, c’est les autres

Que mon lecteur ne pense pas que prouver la supériorité des autistes sur les neurotypiques est ma résolution 2021. Parfois, néanmoins, on ne peut ignorer les faits.

L’an dernier, Catherine Crompton et une équipe de chercheurs des universités de Belfast, Édimbourg et Nottingham ont testé une théorie intéressante et leurs résultats, bien qu’intuitifs pour la plupart des autistes, étaient surprenant pour au moins une partie de la communauté scientifique[1].

 

Penchons-nous sur la question.

 

La base

Deux des caractéristiques de l’autisme sont intimement liées : des difficultés de communication et dans les rapports sociaux au sens large. Qu’il s’agisse de transmettre des informations, d’évaluer l’état d’esprit, de reconnaître les émotions ou tout simplement de faire ami-ami, les autistes sont mauvais. C’est prouvé.

… ou pas. En fait.

La question est plus complexe qu’elle en a l’air, entre autres à causes de biais liés aux méthodes d’examen et à cette tendance qu’ont les neurotypiques de pathologiser l’autisme. Le fait est que quand on annonce que les autistes ont du mal à communiquer ou à sociabiliser, on ne considère pas toujours avec qui. « Avec les gens normaux » n’est jamais précisé et pourtant toujours présent. Et comme les neurotypiques sont, eux, doués pour communiquer et se faire des copains[2], l’école de pensée habituelle est que si les autistes n’ont déjà pas des scores de communication extraordinaires avec eux, si on les met avec d’autres autistes, ils feront encore pire.

Je ne doute pas que mon lecteur voit déjà à ce stade venir la grande révélation.

 

Les neurotypiques ont d’aussi mauvais scores de communication que les autistes

Les preuves[3] semblent suggérer que si les autistes sont effectivement assez mauvais pour communiquer et sociabiliser avec les neurotypiques, l’inverse est tout aussi vrai. Les neurotypiques ont tendance à avoir une aversion envers les personnes autistes, ne savent pas comment les aborder, et s’ils veulent souvent aider une personne dont ils connaissent le diagnostic, ils ne savent pas pour autant comment s’y prendre au juste. Ils sont moins capables d’identifier des émotions sur les visages de personnes autistes, moins capables de percevoir l’état d’esprit de personnes autistes, moins susceptibles de les trouver amicales au terme d’un échange.

Les auteurs de l’étude de mai 2020 cités plus haut ne sont pas les premiers à proposer que les déficits dans les rapports sociaux « typiques » de l’autisme devraient plutôt être considérés comme des défis liés à la communication existant dans les deux directions.

 

Arrive la théorie de la double empathie

Se basant sur ces données, la théorie de la double empathie suggère que deux personnes qui ont des neurotypes différents auront du mal à communiquer entre elles, mais que deux personnes ayant le même neurotype, même si ce neurotype est classiquement associé à des difficultés de communication, devraient bien se débrouiller.

Problème : personne jusqu’ici n’avait essayé de le prouver. C’est là que notre équipe de chercheurs débarque et invente une expérience assez élégante pour essayer de mesurer l’efficacité de la communication dans diverses situations.

 

La méthode expérimentale utilisée

Soixante-douze participants, autistes et neurotypiques, ont été répartis par groupes de huit. Un tiers de ces groupes était à 100 % autiste, un autre tiers 100 % neurotypique, et le dernier tiers était composé de groupes de quatre autistes et quatre neurotypiques.

Les participants étaient tous d’un QI similaire, ne présentaient pas de handicap, et parlaient tous la même langue maternelle. Ils étaient tous au courant du type de chaîne à laquelle ils appartenaient, et connaissaient donc le neurotype des personnes auxquelles ils allaient parler. Tout contact entre les participants avait été limité pour que leur seule interaction se fasse pendant l’expérience.

 

Voici comment s’est déroulée l’expérience : les chercheurs ont utilisé une histoire qu’ils ont racontée à la première personne de chaque chaîne de huit. Cette histoire comprend de nombreuses étapes qui ne sont pas prévisibles, pour éviter qu’une personne ayant loupé une étape ne puisse la deviner.

La première personne de chaque chaîne appelle la seconde, lui raconte l’histoire, puis quitte la pièce. La seconde personne appelle la troisième, lui raconte l’histoire, et quitte la pièce, etc. Chaque élément de la chaîne ne voit donc qu’une personne à la fois et ne peut entendre l’histoire que d’une seule source.

A la fin de la chaîne, lorsque l’histoire a été racontée huit fois, on examine la quantité de détails dont chaque sujet se rappelle et on demande également à chaque sujet comment il a ressenti son rapport avec les participants qu’il a croisés : amical, neutre, etc.

 

Résultats et conclusions

Les chaînes constituées d’un seul neurotype ont eu des résultats similaires. Les chaînes où les neurotypes étaient mélangés ont eu de beaucoup moins bons résultats, comme on pouvait s’y attendre. De même, les participants des chaînes à neurotypes uniques ont eu tendance à trouver leurs « collègues d’expérience » plus amicaux que ceux des chaînes à neurotypes mixtes.

Bien sûr l’étude aurait besoin d’être répétée, pourquoi pas avec plus de sujets et en faisant varier plus de paramètres[4], mais je pense qu’elle est déjà significative, surtout dans la mesure où elle confirme une vérité à peu près aussi évidente pour beaucoup que « l’eau mouille » : les autistes n’ont pas de problème majeurs pour communiquer. Les humains au sens large ont du mal à communiquer avec des formes d’intelligence différentes de la leur.

 

Cela confirme non seulement la théorie de la double empathie mais aussi, je pense, une conviction que de nombreux autistes partagent : l’autisme est pathologisé alors que ce n’est qu’une différence. Si les personnes autistes étaient plus nombreuses, il n’est pas farfelu de penser que leur neurotype serait considéré comme l’une des multiples variations possibles et non comme un problème terrible à résoudre le plus vite possible.

 

Je conclurai donc en rappelant l’importance de la notion de communauté pour les humains. Qui que nous soyons, nous sommes plus efficaces – et sans doute, même si ce n’est pas le sujet de cet article, plus heureux – lorsque nous pouvons interagir avec des personnes susceptibles de nous comprendre. Chercher à entrer en contact avec des personnes dont on partage le neurotype est sans doute une bonne idée pour quiconque chercherait à s’épanouir.

 

(Et en s’assurant que les autistes se rencontrent entre eux, on peut espérer que leur neurotype devienne dominant d’ici quelques générations. Que mon lecteur se rassure, nous sommes moralement supérieurs et ne feront de mal à personne.)

 

[1]L’étude en question : https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/1362361320919286

[2]Tous mes lecteurs autistes s’étranglent à ce stade, je sais. Moi non plus je ne les trouve pas très doués, mais c’est le consensus.

[3]Une équipe de l’université de Notthingham (https://link.springer.com/article/10.1007/s10803-015-2662-8  et une autre de l’université du Texas (https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/1362361318824104) ont mené des études allant en ce sens.

[4]Les auteurs de l’étude sont les premiers à lister une série de paramètres qu’ils n’ont pas testés et qui auraient pu avoir une influence sur les résultats.

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