Recycler des phrases

Geposted von Julie BOUCHONVILLE am

Recycler des phrases

Une méthode simple et efficace pour mettre en colère les neurotypiques, la ré-utilisation de phrases ou de formules est une forme d’écholalie souvent utilisée par les personnes autistes. De quoi s’agit-il ? Quel intérêt ? Pourquoi les neurotypiques sont-ils agacés ? Une fois encore, penchons-nous sur la question !

 

L’écholalie

Si mon lecteur n’a plus en tête notre article du 20 octobre 2020 « Echolalie, comprendre et réagir », un bref rappel : l’écholalie est la répétition de mots, sons ou phrases que la personne autiste a entendus. Elle peut être immédiate ou présenter un délai (délai qui peut aller jusqu’à plusieurs années). Ses buts sont multiples, allant de la communication au stim[1] en passant par le maintien d’une instruction dans la mémoire de travail[2].

 

Le recyclage

Ce que j’appelle recycler une phrase, c’est lorsqu’une personne trouve la phrase parfaite de son point de vue pour une circonstance précise, et n’en change plus. Elle peut la mettre au point elle-même ou la récupérer auprès d’une source tierce, ou un peu des deux. Le plus souvent, ces phrases seront utilisées dans des contextes d’interactions sociales jugées un peu délicates, car c’est là que la personne autiste va souvent être le plus en galère.

Par exemple, pour épeler mon nom pas toujours évident à écrire, j’ai trouvé la formule parfaite : « Bouchonville, comme un bouchon, et une ville, mais en un mot ». Enlever une seule partie de cette phrase génère des questions de la part de mes interlocuteurs (« en un mot ? » « Bouchonville, c’est ça ? ») ; y ajouter quoi que ce soit n’amène que de la confusion. La phrase est parfaite et peut donc être ré-utilisée en l’état, encore et encore.

 

Quel intérêt ?

Les interactions sociales utilisent beaucoup de bande passante dans le cerveau autiste[3], et les cerveaux sont toujours à la recherche d’efficacité. Ré-utiliser une phrase ou une formule dont on sait – ou l’on croit en tout cas – qu’elle marche à tous les coups est une excellente façon d’automatiser une tâche coûteuse et ainsi de faire des économies d’énergie et de cuillères[4].
Dans une certaine mesure, tout le monde le fait, pas que les personnes autistes : même les neurotypiques vont réciter leur numéro de téléphone sur le même ton d’une fois à l’autre, ou expliquer de la même façon qu’ils appellent pour commander une pizza, ou ré-utiliser une formule pour demander à leur neveu en bas âge si l’école se passe bien. Les occasions plus solennelles sont aussi une opportunité : féliciter des gens à un mariage ou présenter ses condoléances[5], par exemple, se fera souvent de la même manière d’une fois à l’autre.

 

Pourquoi est-ce que les neurotypiques trouvent cela ennuyeux ?

Lorsqu’une personne ré-utilise la même phrase d’une fois à l’autre, inflexions y compris, il peut être tentant de penser que cette personne n’est pas très sincère. Plus subtil, les neurotypiques peuvent en venir à soupçonner que la personne en face d’eux gère le langage comme une chambre chinoise[6], c’est à dire, presque comme une intelligence artificielle – et que donc sa maîtrise n’est que superficielle et son intelligence douteuse.
Les neurotypiques, dans mon expérience, sont très susceptibles lorsque l’on touche à la maîtrise du langage, et n’importe quelle approche de ce dernier qui différerait de la leur les met hautement mal à l’aise.

 

En conclusion

Familles, proches, personnes neurotypiques, n’en voulez pas à vos amis autistes lorsqu’ils utilisent cette forme particulière d’écholalie. Le but n’est pas le manque de sincérité, la duperie ou la paresse : cela ne sert qu’à leur faciliter la vie, et à ce qu’ils soient capables de se concentrer sur d’autres choses sans doute plus importantes. Comme vous, par exemple !

 

J’invite mon lecteur à partager avec nous les phrases qu’ils ré-utilisent souvent.

 

[1]Comportement d’auto-stimulation.

[2]La mémoire de travail est une mémoire à court terme servant à manipuler des concepts. Par exemple, retenir son numéro dans la file d’attente de la SNCF pendant les dix minutes que prend ladite file d’attente puis l’oublier promptement est une utilisation possible de la mémoire de travail.

[3]Dans le cerveau non-autiste aussi, mais moins, ou en tout cas l’effort perçu est moindre.

[4]Voir notre article sur la théorie des cuillères.

[5]Pas à un mariage là par contre.

[6]La chambre chinoise est une expérience de pensée. J’encourage mon lecteur à aller lire l’article Wikipédia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Chambre_chinoise) mais, en gros, une chambre chinoise est un dispositif où une personne se trouve dans une pièce isolée. Elle reçoit par une ouverture des phrases écrites dans une langue qu’elle ne connaît pas, par exemple le chinois. Elle possède néanmoins une sorte de listes d’instructions lui expliquant que si tel message apparaît, alors elle peut y répondre en créant un autre message sur base de règles spécifiques. Pour une personne à l’extérieur de la pièce isolée, la personne qui est à l’intérieur peut donner l’illusion de parler sa langue, alors même qu’elle n’en comprend pas un mot. De nombreuses intelligences artificielles capables de tenir des conversations le font via un système d’instructions similaire à une chambre chinoise complexe.

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