L’intellectualisation chez la personne autiste
- Julie BOUCHONVILLE
J’ai récemment vu passer un post Instagram de Fanny Terrisse[1] qui mentionnait ce sujet, et propose à mon lecteur une exploration de la question. À commencer par la base : qu’est-ce que l’intellectualisation, est-ce typique du TSA, et quel est le problème au juste à intellectualiser les choses ?
Comprendre le mécanisme de l’intellectualisation
Quand on utilise ce terme, qu’est-ce que l’on veut dire ?
– On parle d’un phénomène mental, une action que l’on effectue consciemment ou pas dans son esprit
– Il s’agit d’un mécanisme où l’on donne aux choses un caractère quantifiable, rationnel et lié à l’intellect, aux dépens des autres points de vue qui pourraient servir à observer une situation (les émotions, les sensations physiques, les préférences personnelles…)
– Souvent, on l’utilise un peu en synonyme du phénomène qui consiste en « trop réfléchir », « se poser beaucoup de questions » ou « vouloir que tout soit logique »
On voit tout de suite que c’est un phénomène qui peut être mis en place par tout le monde dans diverses circonstances, et pas un trait exclusif à l’autisme. Dans l’absolu, intellectualiser n’est pas problématique en soi ; la question va plutôt porter sur la fréquence et l’intensité du phénomène, et son utilisation consciente ou par défaut.
À quoi est-ce que cela ressemble ?
C’est très variable d’un moment à l’autre et d’une personne à l’autre, bien sûr, mais voici quelques exemples :
– Ne pas comprendre pourquoi un collègue ressent de l’anxiété ce lundi alors que, de son propre aveu, sa journée se passe bien.
– Être agacé par un roman parce que la fin refuse de dire clairement s’il y avait bel et bien une malédiction sur la maison ou si ses occupants ont joué de malchance et se sont monté la tête les uns aux autres avec cette histoire de malédiction.
– Analyser en détail une interaction qui vient d’avoir lieu pour déterminer ce que chaque personne a pensé et ressenti.
– Considérer que savoir pourquoi on a un mécanisme de réaction disproportionnée (comme une phobie) revient au même que l’avoir résolu.
– Chercher à apaiser une émotion désagréable avec de la logique (« Ananas s’est excusé de m’avoir mis en colère, j’ai compris pourquoi il avait dit ce qu’il a dit, donc ma colère devrait disparaître »).
– Considérer qu’une émotion veut forcément signifier quelque chose (« Aller à ce rendez-vous galant me donne un peu d’angoisse, c’est le signe que je devrais l’annuler parce que si j’avais vraiment envie d’y aller, je ne serais pas angoissée. »)
– Réfléchir à toutes les versions possibles d’une conversation et toutes les planifier.
– Accumuler les connaissances théoriques sur un élément de santé mentale, par exemple un symptôme ou un diagnostic.
– Analyser longuement une émotion ou un ressenti.
Est-ce courant chez les personnes autistes ?
Nous n’en avons pas le monopole, mais oui !
D’abord, parce que de nombreuses personnes autistes ont du mal avec leur intéroception et peuvent même souffrir d’alexithymie. Pour le dire simplement, nous pouvons éprouver des difficultés à comprendre ce qui se passe à l’intérieur de notre corps et à identifier quelle émotion nous ressentons. Quand ces informations sont difficiles d’accès, peu fiables ou difficiles à interpréter, forcément, nous utilisons d’autres outils pour donner du sens à ce qui nous arrive.
Ensuite, parce que notre manière de penser très logique, qui commence par les détails pour ensuite créer des généralités, fonctionne bien avec des éléments qui semblent tangibles et quantifiables, et moins bien quand on lui demande d’accepter du flou. Par exemple, une situation dont certains paramètres sont contradictoires peut générer une forte envie d’intellectualiser pour quelqu’un qui ne peut pas juste voir l’idée générale et accepter le paradoxe.
Enfin, parce que beaucoup, beaucoup d’autistes souffrent d’anxiété, et que l’intellectualisation est un mécanisme de défense face à cette dernière, dans la mesure où elle réduit l’incertitude et permet d’éviter de passer trop de temps à ressentir les émotions.
Nous sommes donc particulièrement susceptibles d’y être confrontés, même si comme souvent, nous partageons ce trait avec beaucoup de non-autistes.
Est-ce un problème d’intellectualiser ?
En soi, non. C’est un mécanisme. Dans ma propre pratique professionnelle, j’encourage mes clients à concevoir les mécanismes en termes d’utilité. Est-ce utile d’intellectualiser ? Parfois oui ! Quand on a peu accès à d’autres informations, comme je le disais, ou que l’on a besoin de réfléchir à un problème avec de l’intellect plutôt qu’avec de l’émotion, c’est très utile.
Parfois, en revanche, cela peut maintenir la personne coincée dans une quête de compréhension alors qu’il n’y a rien à comprendre, ou provoquer de la frustration quand le monde autour n’est pas aussi rationnel qu’elle, ou encore l’empêcher de ressentir et digérer pleinement ses émotions. L’on s’en doute, c’est moins utile.
Dans une certaine mesure, prendre l’habitude de ne dépendre que de cette manière de fonctionner peut aussi s’avérer délétère parce qu’il y a des fois — inévitables — où il ne sera pas possible d’utiliser son intellect et sa rationalité pour donner du sens à ce qui se passe. Peut-être parce que ce qui se passe n’a pas de sens, ou peut-être parce que la charge émotionnelle est telle que l’intellect a dû mal à suivre, par exemple. Dans ces cas-là, la personne peut se sentir très perdue, frustrée ou angoissée si sa méthode habituelle pour comprendre ce qui lui arrive lui fait défaut, et qu’elle n’en a pas développé d’autre.
Que faire à la place ?
Si mon lecteur se reconnaît dans cette notion d’intellectualisation, et qu’il se rend compte qu’à défaut de changer le monde et tous ses habitants, il pourrait envisager de se changer lui-même pour moins dépendre de sa rationalité et laisser plus de place à d’autres formes de perception des évènements, alors que faire ?
En parler à un thérapeute peut être une bonne approche, en particulier un ou une professionnelle pratiquant des approches basées sur autre chose que l’intellect : le corps et ses mouvements, les émotions, l’acceptation du lâcher-prise… On pourrait se tourner par exemple vers de la thérapie A.C.T., de la thérapie centrée sur les émotions (TCE) ou des thérapies psychocorporelles.
Je propose souvent à mon lecteur des pistes de réflexion en plus de se tourner vers un professionnel, mais ici l’objectif étant justement de moins réfléchir, il est utile au moins dans un premier temps d’avoir un tiers pour baliser le chemin.
Pour toute question sur nos articles de blog, contactez la rédactrice à : juliebouchonville@gmail.com
Bonjour à vous,
je me permets de répondre aux deux précédents commentateurs, car je me suis aperçu qu’une fois l’article de blog écrit, Julie Bouchonville ne revient pas dessus pour répondre aux questions (ou alors, je suis passé à côté de ses réponses).
Me concernant, je suis dans la même position que vous et j’ai tendance à sur-analyser toutes les choses, dont moi-même. Cette sur-analyse se traduit parfois par un trop plein, des dizaines de solutions qui m’apparaissent, mais aucune solution qui me paraît convenable.
Quand j’en arrive à ce stade, je demande à mon entourage neurotypique (quand je le peux et qu’eux aussi le peuvent), de m’expliquer les nuances que je n’ai pas saisies, avant de me retrouver bloqué à réfléchir en boucle à un problème qui n’a aucune solution.
Ceci me permet ainsi d’éviter une possible position de “burn-out”, ou de perte de contrôle de mes émotions.
Il est difficile de créer du lien avec la plupart des neurotypiques, de par nos différences, puisque la plupart ne fait pas l’effort de nous comprendre, alors que l’inverse semble obligatoire pour nous.
A maintenant 50 balais, je fais des efforts avec ceux qui en font avec moi et si ça n’est pas le cas, alors je ne perds plus de temps avec ces personnes: c’est trop énergivore, anxiogène et déprimant.
Vous est-il déjà arrivé de prendre les neurotypiques pour des imbéciles? Ceci m’arrive souvent, à commencer par mes parents, quand j’étais enfant. Après tout, les neurotypiques nous prennent pour des dégénérés, alors pourquoi ne pas renvoyer la pareille?
Mais en effet, il y a quelques exceptions, qui cherchent à nous comprendre et à ne pas nous juger trop durement.
J’évite aussi tout ce qui est média invasif, politique et autres sujets qui provoquent de la colère en moi, car je ne comprends pas pourquoi les gens continuent de voter pour des socio-psychopathes, pourquoi ces mêmes personnes ne voient pas la différence entre “république” et “démocratie”. Tous ces sujets me font du mal, car il n’y a aucune logique dans les actions politiques ou médiatiques, à moins que la logique soit de faire du mal à l’humanité et à la planète.
J’espère que vous gérez mieux que moi vos émotions, car j’ai parfois des difficultés à me comprendre.
Prenez bien soin de vous.
Bonjour,
Il me semble qu’un précédent article, concernant la difficulté de régulation des émotions, posait la question suivante aux lecteurs : “quand est-ce qu’une émotion devient gênante ?”.
J’aimerais poser la même question ici : “quand est-ce qu’une personne réfléchit trop ?”.
La réflexion sur toute étape émotionnelle n’est-elle pas nécessaire afin de valider l’émotion du moment ?
Je suis particulièrement étonné par cette mention : “cela peut maintenir la personne coincée dans une quête de compréhension alors qu’il n’y a rien à comprendre”. Comment la personne peut-elle savoir qu’il n’y a rien à comprendre sans aller jusqu’au bout de la recherche ?
Comment une autre personne, d’un point de vue neutre, peut-elle à son tour savoir si la quête est vaine sans l’avoir déjà accomplie ? Et même dans ce cas, la personne neutre aura-t-elle correctement accomplie cette recherche ?
Cela m’amène aussi la question suivante : “guérit”-on de l’alexithymie ? Existe-t-il des moyens de se dire à coup sûr, et sans y réfléchir, quel est l’intention du moment ? A partir de quel stade (temps de réflexion, efforts, justesse du résultat) est-il considérer qu’une personne n’est plus alexithymique ?
Faut-il internaliser l’internalisation afin de se rendre compte du processus dans le but de s’en défaire ?
J’aimerais indiquer à la rédactrice que le lien pointe sur un compte instagram mais pas sur l’article en question, et qu’il est excessivement fastidieux d’aller retrouver le bon article afin de comprendre la source. Est-il possible d’avoir un lien plus précis ?
@Anne: je ne sais pas du tout si c’est lié au TDAH ou même à la neurodivergence mais je me retrouve dans l’envie d’analyser à fond tout ce qui me déclenche la moindre motivation. Cependant je ne trouve pas du tout cela fatiguant puisque c’est super cool d’apprendre de nouvelles choses. Mais les gens autour semblent effectivement fatigués. Le plus dur étant d’arriver à leur poser des questions quand il n’est pas possible de déterminer si la question sera bien perçue.
Cordialement,
Ça me correspond tout à fait, j’analyse tout, je repère la moindre petite incohérence et je passe beaucoup de temps à chercher des explications, documents sur le sujet…et c’est fatiguant de fonctionner ainsi ! Est-ce que ça peut également correspondre à un fonctionnement TDAH ?