Un humour hors norme
- MARIADNE GUINARD
Parce que l’humour autistique n’est pas déficitaire, cet article va permettre de relever le défi de surmonter quelques préjugés quant à l’absence de capacité à rire des personnes autistes.
Comment et pourquoi les personnes autistes rient elles, c’est ce que cet article tente de montrer.
Bonne lecture
Certes une difficulté à saisir l’implicite
Alors, levons dès à présent le problème de cet article, le préjugé est que les personnes autistes ayant du mal à saisir les implicites n’auraient pas d’humour. Et bien spoiler alerte : c’est faux et totalement faux ! En revanche, en effet, les autistes ne saisissent pas bien l’implicite, et ont besoin qu’on leur explique de nombreuses blagues.
L’humour ne se limite pas à l’implicite social ou aux non-dits. Il peut reposer sur des jeux de logique, des décalages, des répétitions, des absurdités, des détournements de langage ou encore des structures prévisibles qui sont ensuite brisées. Autant de formes qui peuvent être parfaitement accessibles, voire particulièrement appréciées, par des personnes autistes.
En revanche, il est exact que l’implicite — c’est-à-dire ce qui n’est pas dit explicitement, mais attendu comme compris — peut poser problème. De nombreuses blagues reposent sur des références culturelles partagées, des sous-entendus sociaux ou des inférences rapides. Lorsque ces éléments ne sont pas immédiatement identifiés, la chute peut sembler obscure ou manquer d’impact. Dans ces cas-là, une explication est souvent nécessaire pour reconstruire le mécanisme humoristique. Mais comprendre une blague après explication n’annule en rien la possibilité d’en rire ; cela modifie simplement le chemin d’accès à l’humour.
Il est également important de noter que beaucoup de personnes autistes développent leurs propres formes d’humour, parfois très fines, souvent basées sur des associations originales, une attention aux détails ou une lecture littérale détournée de manière créative. Leur humour peut surprendre, dérouter, ou au contraire révéler une cohérence interne très rigoureuse. Ce qui change, ce n’est pas la présence d’humour, mais les codes qui le structurent et les conditions nécessaires à son partage.
La difficulté à saisir l’implicite ne doit pas être interprétée comme une absence d’humour, mais comme une différence dans les processus de compréhension. Réduire les personnes autistes à une supposée incapacité humoristique revient à ignorer la diversité des formes d’intelligence et de sensibilité, et à passer à côté d’expressions humoristiques souvent riches et singulières.
Dire que les personnes autistes « ne comprennent pas les implicites » est une simplification excessive. Il est plus exact, du point de vue des sciences cognitives, de parler d’un traitement différent des informations implicites, lié à plusieurs mécanismes neurocognitifs bien documentés.
Un premier cadre explicatif provient de la notion de Théorie de l’esprit. Cette capacité correspond à l’aptitude à attribuer des états mentaux (intentions, croyances, émotions) à autrui. Dans l’autisme, cette inférence peut être moins automatique ou plus coûteuse cognitivement. Or, comprendre un implicite suppose précisément de reconstruire ce que l’autre « veut dire sans le dire ». Par exemple, une ironie nécessite d’inhiber le sens littéral pour accéder à l’intention réelle. Ce décalage n’est pas impossible à franchir, mais il demande souvent un effort conscient plutôt qu’un traitement intuitif.
Un second facteur concerne la Cohérence centrale faible. De nombreuses études montrent que les personnes autistes tendent à privilégier un traitement local de l’information (les détails) plutôt qu’une intégration globale du contexte. Or, l’implicite repose largement sur le contexte : ton de voix, situation sociale, connaissances partagées. Si ces éléments ne sont pas intégrés spontanément, le message implicite peut rester ambigu ou inachevé.
S’ajoute à cela le rôle des fonctions exécutives, notamment l’inhibition cognitive et la flexibilité mentale. Comprendre une implicature demande souvent de suspendre l’interprétation littérale et de générer des hypothèses alternatives. Si l’inhibition du sens premier est moins efficace, l’accès à la signification implicite est ralenti ou nécessite une explicitation.
Sur le plan linguistique, la pragmatique linguistique — c’est-à-dire l’usage du langage en contexte — est également concernée. Les implicites (sous-entendus, ironie, métaphores) reposent sur des conventions sociales et culturelles partagées. Les personnes autistes peuvent maîtriser parfaitement la syntaxe et le vocabulaire, tout en rencontrant des difficultés avec ces règles implicites d’usage, car elles sont rarement enseignées explicitement.
Enfin, des travaux en neurosciences suggèrent des différences de connectivité et de synchronisation entre régions impliquées dans la cognition sociale et le langage, sans qu’il s’agisse d’un déficit uniforme. Ces variations contribuent à expliquer une plus grande hétérogénéité : certaines personnes autistes comprennent très bien certains implicites, surtout lorsqu’ils sont familiers ou structurés.
En résumé, il ne s’agit pas d’une incapacité globale, mais d’un profil cognitif spécifique : l’implicite est moins automatisé, plus dépendant du contexte explicite et souvent accessible via des stratégies conscientes. Lorsque les règles sont clarifiées ou répétées, la compréhension peut devenir tout à fait efficace.
Un sens de l’humour affuté
De nombreuses personnes autistes osent se lancer pour des seuls en scène, des théâtres d’improvisation, et sont naturellement douées pour ça. Leur humour est sagace, pertinent, sensible et entier et cela plait aux publics ! En effet, l’authenticité et l’humour créent un effet de décalage qui rend la situation amusante et ce sont d’excellents candidats pour tenir en haleine un public. Leur humour est atypique, non consensuel, et détonne énormément de ce qu’on peut voir ailleurs.
Contrairement aux idées reçues, leur humour n’est ni absent ni limité : il est souvent sagace, pertinent, sensible et profondément incarné. Ce qui frappe, c’est la qualité de leur regard sur le monde. Là où d’autres s’appuient sur des conventions implicites ou des codes sociaux partagés, elles proposent une lecture plus directe, parfois littérale, mais aussi étonnamment inventive des situations. Cette perspective singulière devient une ressource comique puissante, capable de produire des effets de surprise et de décalage particulièrement efficaces auprès du public.
L’authenticité joue ici un rôle central. En scène, elle crée une forme de sincérité qui capte l’attention et installe une relation de confiance. Le public perçoit rapidement cette absence d’artifice, et c’est précisément ce qui rend les situations comiques plus percutantes. L’humour naît alors du contraste entre une observation très fine du réel et une manière inattendue de la formuler. Ce décalage, loin d’être un défaut, devient un levier comique structurant : il déstabilise les attentes, bouscule les automatismes et invite à rire autrement.
Par ailleurs, beaucoup de personnes autistes développent une grande rigueur dans la construction de leurs interventions humoristiques. Que ce soit dans l’improvisation ou dans l’écriture, on observe souvent un sens aigu du détail, du rythme et de la logique interne. Les enchaînements sont pensés, les répétitions maîtrisées, les ruptures soigneusement placées. Cette précision donne à leur humour une efficacité particulière, presque mécanique par moments, qui contraste avec l’apparente spontanéité de la performance.
Enfin, leur humour se distingue par son caractère atypique et non consensuel. Il ne cherche pas nécessairement à plaire à tout prix ni à s’inscrire dans des formats attendus. Il explore d’autres angles, parfois plus audacieux, parfois plus introspectifs, et c’est précisément cette différence qui séduit. En détonnant par rapport aux standards habituels, il ouvre un espace nouveau, où le rire peut surgir de manière inattendue. Ainsi, loin d’être marginal, cet humour singulier constitue une véritable richesse pour la scène et pour le public, toujours en quête de voix nouvelles et authentiques.
Des clowns nés
Cash sans filtres, avec des blagues directes et piquantes, le côté pince-sans-rire des autistes est souvent relevé par l’entourage. Au moment où on ne s’y attend le moins, la personne autiste vous assène une bonne blague et là, ça passe ou ça casse ! La répartie, ça ne leur réussit pas, sauf quand le clown est de sortie et pour les arrêter aïe aïe, sensibles s’abstenir et passez votre tour !
De nombreux styles sont présents et c’est seulement la blague implicite qui ne sera pas de leur registre, mais il existe bien d’autres façons de faire de l’humour. Les blagues à tiroirs, les blagues logiques, les jeux de mots, le cynisme, … Ce sera sans doute, pour eux également bien souvent, une façon de socialiser et de s’intégrer à un groupe, pour autant il faudra se méfier de ne pas devenir à ses dépens l’objet de la moquerie de groupe. Le groupe profite du côté clown de la personne autiste pour en faire un sujet d’hilarité sans qu’il le sache, et son manque de discernement des implicites fera que la victime n’aura pas tout de suite senti le retournement de situation et aura le temps de se mettre en difficulté et de souffrir longuement de la situation.
Un remède à la déprime : l’humour extraterrestre
L’humour chez les personnes autistes est peut-être un système de défense mis en place très jeune, cela crée un décalage agréable, aimable, qui permet de souligner une différence tout en s’intégrant, et c’est très malin. Comme nous l’avons montré, il peut y avoir des dérives et des risques dans l’usage de cette défense, les moqueries, ou le faux self, dont nous parlons dans un autre article.
Ainsi, il est important que la personne autiste sache quitter le costume de clown pour se montrer également telle qu’elle est, et se méfier du risque d’épuisement lié au rôle d’amuseur.
Le rôle du rire est aussi de pouvoir exprimer des pensées, des émotions en les rendant acceptables, et en donnant un autre regard sur les choses, le monde et la vie. Il s’agit aussi d’un processus de résiliences pour accepter les difficultés et les transcender. Le fait de mettre un peu de sel dans la communication, rend les personnes autistes moins monotones et plus agréables à côtoyer que quelqu’un qui se lamenterait sans être capable d’en rire, se sont donc des personnes avec qui on ne s’ennuie pas, surtout si on n’a pas peur de ce qui est hors norme.
Comment rire de tout avec tout le monde ?
Rire n’est pas la solution à tout et comme pour beaucoup de choses, il faut contextualiser autant que possible le moment pour faire des blagues. Sur Bien être autiste, il existe une fiche émotion, pour aider votre enfant à apprendre à décrypter les différentes émotions. Avant de faire une blague, il est utile d’essayer de voir dans quel état se sent la personne, et de ne pas non plus faire de l’humour tout le temps, au risque de lasser. Souvent les personnes autistes annoncent qu’elles vont faire une blague ou de l’humour et cela gâche un peu l’effet de surprise. Mais il vaut mieux, dans le doute, demander à la personne en face si elle accepte que nous fassions un petit trait d’humour malgré la situation. Souvent la personne va réagir en disant, qu’en effet, ça ne l’a gêne pas, et peut même l’aider à rire d’elle-même.
De même, pour le cynisme, certains sont friands de ce type d’humour et ne seront aucunement gênés, mais bien souvent il vaut mieux prévenir, surtout quand on a du mal à déchiffrer les autres.
Blagues à implicite
- « Je ne dis pas que mon collègue est lent… mais quand il éteint son ordinateur, Windows lui dit “bonne nuit”. »
- « Il a un sens de l’orientation incroyable : même avec un GPS, il arrive à se perdre. »
- « Mon voisin adore la musique… surtout quand c’est moi qui baisse le volume. »
- « Elle est très organisée : elle a déjà prévu de procrastiner demain. »
- « Ce restaurant est tellement discret qu’on a attendu une heure avant de comprendre qu’il fallait commander. »
Ici, le comique repose sur ce qui n’est pas dit directement (exagération, ironie, contradiction implicite).
Blagues cyniques explicites
- « Je ne suis pas en retard, je n’ai juste aucune envie d’être là. »
- « Le travail d’équipe, c’est pratique : ça permet de savoir sur qui rejeter la faute. »
- « Les réunions servent surtout à perdre du temps… mais collectivement. »
- « Je fais du sport régulièrement : je soulève mes problèmes tous les jours. »
- « L’optimisme, c’est croire que tout ira bien. Le réalisme, c’est savoir que non. »
Ici, le comique est direct, assumé, sans détour : il exprime clairement une vision désabusée ou critique.
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En ce qui me concerne, je n’apprécie que très modérément les blagues. Mais je me flatte d’avoir un fort sens de l’humour. Mon humour “ordinaire” est sec, pince-sans rire, au point de laisser perplexes les gens qui ne me connaissent pas, car ils ne sont généralement pas capables de comprendre sur le coup si je suis sérieux ou non. En revanche, la majorité de ceux qui me connaissent comprennent tout de suite. Enfin je dis “tout de suite”, mais en réalité cela prend entre 0,5 et 2s. Quand cela prend plus d’une seconde, je me fends d’un léger sourire pour faciliter la bascule. Et j’avoue que le moment fugitif de cet équilibre instable est particulièrement joussif, quand il aboutit aux visages qui séclairent soudainement. Il créé une sorte de complicité dans la capacité à regarder les choses différemment et me donne l’impression de modeler un peu les esprits à comprendre le point de vue d’une personne sur le spectre autistique. En général il s’agit surtout de traits d’esprit, double-sens ou jeux de mots qui passeraient complètement inaperçus sans le ton de voix et la pause inattendues qui l’accompagnent.
J’ai appris à utiliser cette forme, car pour compenser mes difficultés à contextualiser naturellement, j’ai dû développer un mode de compréhension de la parole qui explore les significations alternatives des mots employés. Ce mécanisme ne se met pas en oeuvre quand le sens des paroles me semble “évident” (et bien sûr je me plante toujours régulièrement là-dessus), mais quand “quelque chose n’est pas cohérent dans ce qui est dit”. Je classe par ordre de probabilité les autres sens possibles en explorant les significations alternatives des mots. Et régulièrement certaines interprétations possibles sont très drôles. Quand les conditions s’y prêtent (là aussi je me gourre parfois) je me peux pas m’empêcher de faire une saillie attirant l’attention sur l’incongruité de cette interpétation alternative.
La clef est de ne surtout pas en rajouter, d’en rester là et de continuer la conversation comme si de rien n’était.
Le niveau zéro de cette forme d’humour est le “that’s what she said !”, mais je suis généralement plus fin que ça :-/
Je sais d’expérience que ça ne marche pas bien avec les gens qui ne me connaissent pas du tout, donc je n’essaye pas, sauf quand je veux tester la vivacité d’esprit de mon interlocuteur.
“Pour qui aime l’exactitude et la précision des explications cet article est une pépite.
J’adore"
retour d’une amie à qui j’ai envoyé cet article.