Autisme et moralité

Publié par Julie BOUCHONVILLE le

Autisme et moralité

Désolée de l’annoncer aussi durement, collègues neurotypiques, mais la science a tranché : les autistes sont des gens biens et ce, plus souvent que les non-autistes. Les autistes sont, n’ayons pas peur des mots, les meilleurs.

 

L’opinion des auteurs de l’étude

L’étude « Right tempoparietal junction underlies avoidance of moral transgression in Autism Spectrum Disorder », parue en novembre 2020 dans le Journal of Neuroscience, ne cherchait pas à démontrer que les personnes autistes ont « des comportements moraux anormaux » : c’était déjà plus ou moins admis. Elle s’intéressait en fait à ce qui faisait émerger ces comportements, et en a conclu que le carrefour temporo-pariétal droit, une zone du cerveau dont on sait entre autre qu’elle intervient dans des processus d’interactions sociales liées à l’empathie, était le responsable.

Les auteurs de cette étude, une équipe internationale et partiellement financée par des fonds français, semblent sans appel : les autistes ont un problème dans la manière dont ils perçoivent ce qui est moral ou non. Alors même qu’ils pourraient gagner à se comporter de manière critiquable moralement, ils s’y refusent, et ceci est jugé comme un comportement pathologique. Vous êtes perplexe à ce stade ? Moi aussi. Apparemment, quand nos formateurs et nos sources d’inspiration nous disaient qu’il était important d’être quelqu’un de bien même quand on nous proposait de l’argent pour faire le contraire, en fait c’était une blague. Ce que les neurotypiques veulent vraiment, semblerait-il, ce qu’ils considèrent comme normal, c’est qu’on se comporte en sales types.

 

Les paramètres de l’étude

Les sujets avaient entre quatorze et vingt-cinq ans et voici ce qui leur a été proposé :

- Ils pouvaient accepter ou refuser de participer, avec leur propre argent, à une initiative « positive » : une œuvre de charité qui travaille à scolariser des enfants.

- Ils pouvaient accepter ou refuser de recevoir de l’argent en échange d’une action « négative » : leur soutien à une organisation qui se charge d’exterminer des animaux errants en ville.

Dans les deux cas, chaque personne pouvait faire ce choix à deux reprises : une première fois en public, une seconde fois en privé. Les paramètres monétaires ont aussi été modifiés pour voir si cela avait une influence sur les choix : on proposait plus ou moins d’argent aux participants ou on demandait d’eux de plus ou moins grosses donations.

 

Comme mon lecteur s’en doute à ce stade, les personnes autistes n’ont eu que peu de variation entre leurs choix publics et leurs choix privés : elles sont généralement moins sensibles à la pression sociale de toute façon. Là où les neurotypiques ont eu tendance au manque d’intégrité une fois en privé, les autistes sont restés plus fidèles à eux-mêmes et ce même quand on leur proposait de plus grosses sommes d’argent.[1]

 

Le vrai problème

Les auteurs de l’étude mentionnent que les autistes ont « tendance à sur-évaluer les conséquences négatives de leurs actions ». Je suis peut-être biaisée mais je dirais qu’au moins dans l’exemple choisi, c’est les neurotypiques qui ont tendance à sous-évaluer les conséquences des leurs. J’ai déjà très souvent observé des neurotypiques sembler surpris que leurs actions aient des conséquences dont on les tenait pour responsables, alors je dirais que dans l’absolu c’est 1 – 0 pour l’équipe autiste.

Le vrai problème n’est pas, à mon sens, l’intégrité ou le manque d’intégrité des uns ou des autres[2]. Le vrai problème est que si une bande de chercheurs pensent comme cela, ils ne sont sans doute pas les seuls. D’avoir du mal à contourner ses propres valeurs morales peut représenter un vrai problème dans le monde du travail par exemple, où l’on pratique régulièrement de petites entourloupes vis-à-vis des clients, où l’on contourne parfois certaines règles d’hygiène, voire où des secteurs entiers sont complètement immoraux.

De la même manière que certains secteurs d’activités commencent à réaliser que les autistes font d’excellents employés pour peu qu’on parvienne à trouver une application capitaliste de leurs intérêts spécifiques, peut-être qu’il serait utile d’utiliser leur tendance à l’intégrité plutôt que de la traiter comme une sorte d’aberration. Peut-être même que notre société au sens large pourrait bénéficier d’un petit supplément de « rigidité morale » dans certains de ses secteurs.

 

La validité de l’étude

J’ai dit – ou suggéré – beaucoup de mal de cette étude, et je rajoute même une couche : l’un de ses postulats de départ, signalé dès la première ligne, est que les personnes autistes soufrent d’une déficience au niveau de la théorie de l’esprit[3]. Cette notion est de nos jours fortement remise en question et le consensus semble lentement mais sûrement se diriger vers l’idée que les autistes peuvent développer leur théorie de l’esprit plus tardivement que les neurotypiques, ou une théorie de l’esprit qui se manifeste de manière différente, mais n’en sont pas dénués.

Ce problème, ainsi que d’autres, ont fait que l’étude est désormais impossible à consulter dans son intégralité le temps qu’elle soit retouchée. Seul un bref résumé est disponible en ligne à l’heure où j’écris ceci. J’ai donc hélas dû baser cet article sur mon souvenir des éléments plus détaillés ainsi que sur l’excellent article publié par la revue en ligne Neuroclastic, « Autistic people care too much, research says », et je ne peux qu’encourager mon lecteur à la patience le temps que le matériel d’origine soit à nouveau disponible dans son intégralité.

Que les auteurs et éditeurs de l’étude aient repéré ses défauts et soient prêts à y travailler est louable à tous points de vue. Je ne sais pas s’ils iront jusqu’à réaliser à quel point il est ridicule de pathologiser un trait de caractère humain que tout le monde s’accorde à considérer comme positif le reste du temps, mais on peut toujours espérer.

 

En conclusion

Que mon lecteur soit autiste lui-même ou peut-être éducateur de personnes autistes, je pense que cette étude nous donne une possibilité d’apprentissage. D’abord, les autistes peuvent réaliser que leurs connaissances neurotypiques vont parfois manquer d’intégrité, et ils peuvent se tenir prêts à ne pas les juger trop durement quand ce sera le cas : après tout, il semblerait que le problème soit d’origine neurologique. Ce n’est pas leur faute si parfois les neurotypiques préfèrent l’argent à leurs valeurs morales.

Ensuite, sachant que ces mêmes neurotypiques vont parfois attendre des autistes qu’ils se comportent à l’identique, ces derniers peuvent mettre en place des stratégies en réfléchissant à l’avance aux règles morales qu’ils sont prêts à enfreindre. Par exemple, accepter de laisser un collègue prendre de plus longues pauses que ce qui est prévu, parce que même si cela impacte techniquement tous ceux qui travaillent avec lui, cet impact est minime. D’autres règles ne sont pas si faciles à contourner : par exemple, on peut refuser de changer les étiquettes sur des salades pour faire croire aux clients qu’elles ont été préparées le jour-même plutôt que la veille[4].

Peu importe les détails, tant que les personnes autistes y ont réfléchi à l’avance et ne sont pas prises au dépourvu. Si nous acceptons à l’avance l’idée que certaines règles sont moins importantes que d’autres parce que leur infraction cause moins de mal, nous pouvons gagner en souplesse morale et mieux nous intégrer.

Et dans tous les cas, rappelons qu’une personne autiste ne devrait jamais s’en vouloir d’avoir respecté ses propres valeurs morales, quand bien même cela aurait des conséquences négatives pour elle. Parfois le monde est mal fichu. Sans personne pour le lui faire remarquer, il n’aurait jamais aucune chance de changer, jamais aucune opportunité d’évoluer.

 

Sur ces bonnes paroles, je me joins à toute l’équipe de Bien Être Autiste pour vous souhaiter une année 2021 plus réussie que la précédente.

 

[1]On notera que l’un des défaut de l’étude est que ses auteurs ne renseignent pas ou n’avaient pas eux-mêmes connaissance du background économique de leurs participants. J’imagine que quelqu’un flirtant avec le seuil de pauvreté serait plus prêt à accepter de l’argent même en échange d’une action moralement pas terrible que quelqu’un qui vit confortablement.

[2]Même si j’aimerais que ce soit bien clair pour tout le monde que c’est nous les meilleurs.

[3]En gros : qu’ils ont du mal, voire sont incapables d’imaginer ce que pense, ressent et vit une autre personne.

[4]Si mon lecteur pense que j’invente… qu’il sache que je n’ai pas bossé longtemps dans la restauration.

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