Pourquoi les autistes n’aiment-ils pas les jeux symboliques ?

Publié par Julie BOUCHONVILLE le

Pourquoi les autistes n’aiment-ils pas les jeux symboliques ?

Le jeu symbolique, ou jouer à faire semblant, est un jeu basé essentiellement sur l’imagination qui requiert peu de matériel. Ce sont surtout les enfants de 3 à 6 ans qui le pratiquent, mais même quand les méthodes de jeux se diversifient, faire semblant reste un outil du cerveau humain. Tout ce qui est visualisation découle, au fond, du jeu symbolique.

Certains enfants autistes découvrent le jeu symbolique de manière tardive. D’autres ne s’y intéressent jamais. Certains encore l’utilisent mais d’une manière très… autiste : ré-utilisation des mêmes scénarios encore et encore, répétition des mêmes dialogues (parfois avec les mêmes voix) ou recherche inlassable de l’enchaînement de répliques « parfait », …

Essayons de comprendre comment les enfants autistes jouent, comment ils ne jouent pas, et s’il est pertinent d’y faire quelque chose.

 

Les bienfaits du jeu symbolique

« Faire semblant » est une excellente manière pour un enfant de s’exercer et de répéter certains comportements. Lié au jeu d’imitation – le fait de jouer à « faire comme » un adulte – c’est une série d’opérations complexe qui implique d’avoir observé et au moins un peu compris des comportements autour de soi, et ensuite de les tester soi-même. Les jouets utilisés peuvent être précis, comme par exemple faire semblant de prendre le thé en buvant dans une tasse de dînette, ou plus génériques, comme par exemple faire semblant de conduire en utilisant une assiette en guise de volant.

L’enfant peut jouer son propre rôle ou celui de quelqu’un d’autre, et vivre des situations très banales ou au contraire avec des enjeux très élevés – dans mon expérience, les enfants sont des tragédiens et adorent un bon scénario catastrophe dès qu’ils ont la maturité de l’imaginer.

Avec le jeu symbolique, les enfants développent leur maturité et leur amplitude émotionnelle. Ils exercent leurs capacités relationnelles, imaginant des situations sociales complexes sous plusieurs angles, et s’entraînent à respecter les normes sociales. Dans cet environnement « sûr » parce qu’entièrement contrôlé, l’enfant peut tester plusieurs rôles, plusieurs positionnements moraux, plusieurs situations potentiellement effrayantes et les comparer en toute sécurité.

Il apprend également à s’occuper seul et développe ses capacités d’imagination et de visualisation. En gros, un enfant qui joue à faire semblant est en train de muscler son cerveau comme jamais, et ça lui est très profitable.

 

Les enfants autistes sont-ils capables de jeu symbolique ?

La réponse courte est oui.

La réponse longue est « ça dépend ». Tous les enfants autistes ne le sont pas, selon la manière dont l’autisme se manifeste chez eux. Et chez ceux qui en sont capables, tous ne le sont pas de la même manière.

Comme je l’ai dit, le jeu symbolique implique d’abord d’avoir observé des comportements, hors on sait que pour certains autistes, les personnes autour d’eux ne sont pas assez intéressantes pour être observées. Il est courant qu’un enfant autiste ne remarque pas que d’autres enfants font la queue avant de monter sur le toboggan par exemple, aussi la probabilité qu’il les imite par la suite est très faible.

Le jeu symbolique implique aussi souvent des interactions sociales, choses que là encore certains enfants autistes ne maîtrisent pas du tout. S’ils n’ont pas de matériel à manipuler à travers leur jeu, ils ne vont tout simplement pas le faire.

Une certaine forme de jeu symbolique sans interactions peut néanmoins exister : elle est difficile à conceptualiser pour des neurotypiques pour qui l’interaction sociale est ce qui se fait de plus intéressant mais un enfant autiste peut très bien jouer à conduire une voiture sans autre but ni événement marquant que conduire. Une poupée peut danser pendant de longues minutes sans qu’il lui arrive jamais rien d’autre, ou un minéralogiste peut examiner pierre après pierre sans se lasser.

L’aphantasie, une incapacité du cerveau à penser en images, peut également participer au manque d’intérêt des enfants autistes pour le jeu symbolique. Bien qu’aucune étude formelle n’ait été menée sur la question, il est admis par la communauté autistique que l’aphantasie est plus courante chez les autistes que chez les neurotypiques. Comme elle empêche de visualiser les choses correctement, elle peut freiner l’imagination et rendre moins satisfaisant un jeu où une boîte en carton est censée être une maison ou un vaisseau spatial.

 

Devrait-on encourager les enfants autistes à jouer à faire semblant ?

Les y encourager, oui. Cette forme de jeu est très riche pour le cerveau, comme on a l’a vu, et a des corrélations positives avec d’autres capacités comme la parole, le développement du vocabulaire, la régulation des émotions et les compétences sociales au sens large.

Encourager un enfant autiste, par exemple en lui montrant que vous vous amusez beaucoup à faire se battre les figurines de dinosaure ou à faire semblant de manger des carottes en plastique, est donc une bonne idée qui peut mener à des découvertes intéressantes pour l’enfant.

Forcer un enfant autiste à jouer à quoi que ce soit n’a aucun sens. Le jeu est censé être constructif et sans risque. Dès lors que ça devient une obligation, ça perd tout son sens. Encouragez votre enfant, félicitez-le même si vous pensez que c’est pertinent, mais ne le forcez pas à jouer à quoi que ce soit. Cela ne servirait même à rien : le jeu se passant dans la tête des participants, vous ne pouvez pas forcer quelqu’un à penser qu’il observe un combat de dinosaures. Et si l’enfant ne le fait pas de lui-même, c’est que son cerveau n’en est pas encore là.

 

Les parents autistes devraient-ils se forcer à jouer avec leurs enfants ?

Je ne pense pas que se forcer à jouer soit jamais une formule qui fonctionne. Les enfants sont excellents pour percevoir l’état émotionnel des adultes autour d’eux même s’ils ne le comprennent pas, et les vôtres ne manqueront pas de réaliser que vous détestez chaque seconde passée à prendre le thé pour de faux. Pire, cela ternira vos propres souvenirs de moments passés avec vos enfants.

Si vous êtes dans mon cas, c’est à dire des interactions quotidiennes avec de petites personnes et une haine tenace pour le jeu symbolique, soyez honnête avec lesdites personnes. Une phrase comme « non, je n’aime pas jouer à ça, mais si tu veux on peut construire un circuit pour tes voitures ensemble » peut largement faire l’affaire : après tout c’est surtout de notre attention dont les enfants ont envie.

 

En conclusion

Comme souvent, dans le cas du jeu, les autistes font les choses à leur manière. Pour une personne neurotypique qui les observerait, il est parfois tentant de se dire qu’ils passent à côté de quelque chose, s’ennuient ou risquent d’être « en retard ». Comme souvent, je ne peux que conclure cet article en rappelant à mes collègues neurotypiques de ne pas trop s’inquiéter pour nous. Si une personne autiste joue, même si ce jeu paraît étrange, elle est en train de s’amuser. Peut-être qu’elle passe à côté d’autre chose, c’est vrai – mais peut-être pas. Chaque personne autiste développe sa méthode d’approcher le monde. Rien ne nous permet de dire qu’elle sera plus ou moins efficace que la méthode neurotypique. Faisons-lui confiance.

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