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Le genre de l’autisme - Partie 1

- Julie BOUCHONVILLE

Le genre de l’autisme - Partie 1

On entend parfois parler des différences qui existent entre l’autisme « chez les hommes » et l’autisme « chez les femmes ». L’autisme serait d’ailleurs, selon certaines théories, une forme « d’hyper-masculinité » du cerveau humain. On sait que les femmes sont bien moins souvent diagnostiquées comme autistes, avec une proportion d’environ une femme pour quatre hommes[1], et on sait aussi que les autistes ont tendance à avoir un rapport au genre plus décomplexé que les non-autistes[2] [3].

Peut-on, dès lors, affirmer que l’autisme a un genre ? Ou un impact sur le genre ? Ou quelque chose à voir avec le genre ?

 

Armons-nous de gants, cher lecteur, car la question est épineuse, et nous l’aborderons ici en plusieurs parties.

 

Qu’est-ce que le genre ?

Non, ce n’est pas une question-piège qu’on pose à quiconque voulant participer à la marche des fiertés de sa ville. Faisons un rappel : le genre d’un individu, c’est une caractéristique autodéterminée basée sur la manière dont cet individu s’identifie sur un spectre incluant, mais ne se limitant pas à[4], le masculin et le féminin[5]. Le genre d’une personne est généralement influencé entre autres par son sexe[6], la culture dans laquelle elle vit, et un ensemble de caractéristiques que cette culture projette et associe aux genres principaux qu’elle reconnaît[7].

Bien sûr, l’un des modèles dominants existant à l’heure actuelle en France est le modèle binaire à deux genres, homme et femme, toujours basés sur la forme des organes génitaux externes à la naissance. C’est sans doute avec ce modèle que mon lecteur est le plus familier, mais il ne nous faut pas voyager très loin pour rencontrer un modèle différent : la Belgique, par exemple, reconnaît un système où les genres légaux sont essentiellement homme, femme, autre[8]. Cette nuance au niveau légal est une reconnaissance administrative d’un changement culturel qui est en train de se faire graduellement, l’Europe de l’ouest (re-)découvrant des options de genre en-dehors du système binaire le plus courant.

 

Un point sur lequel j’aimerais insister auprès de mon lecteur est la notion de l’artificialité du genre, qui me semble réellement importante pour comprendre la suite. Le genre est une construction au même titre que, disons, les couleurs.

Suis-je en train d’affirmer que les couleurs n’existent pas ? Oui et non[9]. Ce que nous appelons les couleurs, ce qui nous permet de dire que l’herbe est verte mais que cette fleur est rouge, ce sont des propriétés des matériaux. A cause de ces propriétés, les rayons de lumières qui frappent les surfaces voient certaines de leurs longueurs d’ondes absorbées par le matériau, et d’autres y rebondissent au contraire et finissent par entrer dans nos yeux, où des cellules spécifiques examinent les longueurs d’ondes qui restent et disent au cerveau « ce brin d’herbe est vert parce qu’il me balance essentiellement des longueurs d’ondes qui tournent autour de 550 nanomètres »[10].

Si la longueur d’onde augmente un peu, si on arrive à 580nm, par exemple, alors notre cerveau interprète cette couleur comme du jaune. Et entre les deux ? Au plus on se rapprochera de la valeur que nous appelons « jaune », au plus il sera facile d’interpréter cette couleur comme « un jaune un peu vert », mais il n’existe pas de limite franche entre le jaune et le vert, il n’y a pas de point de bascule. Toutes les couleurs existent sur un spectre, et deux personnes pourraient très bien examiner la même couleur et lui donner deux noms distincts selon la richesse de leur vocabulaire mais aussi leur sensibilité personnelle[11].

Tout cela pour dire que dans la nature, il n’existe pas de séparation nette entre les couleurs, juste des nuances qui contrastent plus ou moins les unes des autres – comme les pétales colorés d’une fleur sur un fond vert, par exemple. Les notions de couleurs, de ce qui est vert ou de ce qui ne l’est pas, de comment on appelle telle couleur, de combien de couleurs il y a, etc, ce sont des fabrications humaines, c’est une grille de lecture qu’on a collée sur le monde pour le rendre un peu plus clair. Ça nous facilite la vie, ça permet de rendre plus aisées pas mal de discussions, mais ce n’est qu’une simplification d’une réalité autrement plus complexe. Cette grille de lecture reflète aussi nos limitations : les humains voient le spectre des couleurs de la manière dont ils le voient parce que les cellules dédiées à la couleur dans leurs yeux sont sensibles à trois zones de longueurs d’ondes.

Nous avons trois types de ces cellules : celles qui voient bien ce qui tourne autour du rouge, celles qui voient bien le bleu, et celles qui voient bien le jaune. Les chiens n’ont que deux types de cellules différentes, et voient donc le monde avec moins de nuances que nous. Les papillons possèdent six types de cellules : ils perçoivent des nuances que nous ne pouvons même pas imaginer[12]. Pour eux, deux nuances de vert qui nous semblent identiques en tous points sont peut-être aussi radicalement différentes que le noir et le blanc le sont pour nous[13].

 

Pourquoi je raconte tout cela qui n’a aucun rapport avec mon propos initial ? Pour insister sur l’idée de construction culturelle. Les couleurs sont des constructions culturelles, un raccourci basé sur une réalité physique complexe. Le genre l’est tout autant.

Ce vaste avant-propos me sert surtout à amener mon lecteur là où je me trouve à l’heure actuelle : dans une situation où, quand on me demande de parler de la différence de l’autisme pour les hommes et pour les femmes, je ne peux que prendre le ciel à témoin et soupirer « mais qu’est-ce que ça veut dire, bon sang[14] ? »

 

Parler d’autisme féminin versus l’autisme masculin, c’est d’abord nier l’existence des autistes non-binaires[15], c’est  ensuite renforcer l’idée que le genre est immuable et déterminé à la naissance, c’est enfin suggérer de manière plus ou moins ouverte qu’il existerait une sorte de « cerveau homme » et de « cerveau femme », puisque l’autisme n’affecte pas d’autre organe, soit autant de demi-vérités et d’affirmations factuellement fausses.

Et en même temps… En même temps, on ne peut pas nier la répartition genrée de l’autisme telle que rappelée en intro. Alors concrètement, que se passe-t-il ?

 

Le cerveau homme et le cerveau femme

Ah, si seulement le genre était facile à comprendre et binaire. Les hommes auraient des sexes d’hommes, des caractéristiques sexuelles secondaires d’homme, des centres d’intérêt d’hommes[16] et des cerveaux d’hommes, les femmes auraient tout ça mais pour les femmes, et au moins on ne se prendrait pas la tête.

Mais le concept des cerveaux genrés, c’est un peu comme le coup du « cerveau gauche et droit », où les gens auraient un hémisphère privilégié qui déterminerait, en gros, de s’ils sont bons en arts plastiques ou en physique : une vaste blague[17]. On ne peut pas déterminer le genre ou le sexe d’un individu en regardant son cerveau, que ce soit à l’autopsie ou même, à l’IRM fonctionnelle. Les cerveaux ne fonctionnent tout simplement pas comme ça.

« Ah mais attendez ! », s’exclame mon  lecteur à qui on a affirmé le contraire. « Sûrement, des différences structurelles doivent exister ! Sinon les femmes ne seraient pas douces et maternelles et capables de multi-tâches, et les hommes ne seraient pas de meilleurs conducteurs et chefs d’état ! » Ce sont là des remarques intéressantes qui nous renseignent plusieurs choses : d’abord, que des stéréotypes peuvent être traités comme des réalités inaliénables par au moins un segment de la population, et ensuite, que des traits acquis peuvent être rétrospectivement attribués à des différences fondamentales et innées.

Le fait est que, dans notre société, les hommes et les femmes ne sont pas traités, éduqués ou socialisés de la même façon. Les différences de traitement commencent dès la naissance, et ce même si les parents sont convaincus de ne pas posséder de biais sexiste[18] : ils vont quand même identifier les pleurs d’un garçon comme de la colère et les pleurs d’une fille comme de la peur, considérer que les filles sont moins aventureuses, et admettre qu’il est normal qu’un garçon ait moins de vocabulaire[19].

 

La faute n’est guère dans les astres, cher Brutus

Il nous est difficile d’imaginer ce à quoi ressemblerait un humain ayant grandi dans un contexte rigoureusement dénué de genre. Certes, de plus en plus de familles décident d’élever leurs enfants d’une manière neutre et de laisser les petites personnes déterminer leur genre toutes seules, mais le fait est que même ces gens ne vivent pas en ermites, dans une grotte à l’abri de toute injonction sociale. Dès qu’un enfant quitte la bulle familiale, la société le voit comme un être genré, et ce genre ne peut être qu’homme ou femme, et avec l’un de ces deux genres arrive un cortège d’injonctions, d’attentes et de projections diverses.

Disons-le en un mot comme en cent : si l’autisme ne se présente pas chez les femmes comme chez les hommes, c’est à cause d’un biais de confirmation[20], d’une part, mais c’est surtout parce qu’on n’élève pas les femmes comme les hommes, et qu’autistes ou pas, nous sommes tous les fruits de nos éducations.

 

La semaine prochaine, nous poursuivrons sur ce sujet déjà abordé avec enthousiasme.

 

[1]https://comprendrelautisme.com/sujet/sex-ratio/?print=print-search#:~:text=La%20pr%C3%A9valence%20de%20l'autisme,-L'%C3%A9valuation%20et&text=Le%20sex%2Dratio%20homme%2Ffemme,4.7%20%3A%201%20selon%20les%20sites.

[2]https://journals.openedition.org/gss/6286

[3]https://fr.wikipedia.org/wiki/Identit%C3%A9_de_genre_des_personnes_autistes

[4]Comme on le verra, l’autisme est très susceptible de souligner ce point précis.

[5]https://questionsexualite.fr/connaitre-son-corps-et-sa-sexualite/la-diversite-de-genre/qu-est-ce-que-l-identite-de-genre

[6]Que pour faire simple je définirai ici comme « un ensemble de caractéristiques biologiques incluant entre autres les organes sexuels, les gamètes produites et les hormones sexuelles en circulation ».

[7]Toutes les cultures ne reconnaissent pas tous les genres, l’une des raisons pour lesquelles il peut parfois y avoir des problèmes de compréhension.

[8]https://www.nationalgeographic.fr/histoire/la-belgique-va-supprimer-le-genre-sur-les-cartes-didentitee-sexe-des-cartes-didentite#:~:text=Afin%20de%20rendre%20possible%20l,genre%20des%20cartes%20d'identit%C3%A9.&text=Cette%20proposition%20permettra%20%C3%A0%20toute,discrimin%C3%A9es%20par%20ces%20cat%C3%A9gories%20binaires.

[9]Ma réponse préférée.

[10]Ceci est spectaculairement simplifié, on s’en doute.

[11]La notion de langage pour façonner la réalité est fascinante. Toutes les cultures n’ont pas les mêmes couleurs et/ou ne les ont pas vues apparaître en même temps. Par exemple, l’italien distingue le bleu (blu) de l’azur (azzuro), là où pour la langue française le « bleu azur » n’est qu’une variante du bleu, et un locuteur français est très susceptible de nommer juste « bleu » un carré de couleur bleu azur, qu’un locuteur italien appellerait plus volontiers juste « azzuro ».

[12]Littéralement. C’est impossible d’imaginer une couleur qui ne serait pas issue du mélange bleu-jaune-rouge.

[13]La crevette-mante (Stomatopoda) possède douze types de cellules dédiées à la couleur, et honnêtement, je suis un peu jalouse de tout que cette créature doit être capable de voir. Ses yeux, pour cette raison et d’autres, sont peut-être les plus perfectionnés du monde animal moderne.

[14]« Bon sang » est le gros mot que j’utilise à chaque fois, et non pas un autre qui ferait référence au travail du sexe. Que ce soit clair.

[15]Qui sont légion.

[16]Couper des bûches à la hache, affronter des ours en combat singulier, taper sur des murs en disant « hm c’est du placo, ça », cuire de la viande au barbecue.

[17]https://www.nature.com/articles/d41586-019-00677-x

[18]https://aussi.ch/reponses/differences-fille-garcon-naissance

[19]Est-il nécessaire de le préciser ? Les garçons et les filles ont les mêmes émotions, les filles naissent en général avec un poids légèrement plus élevé et un petit avantage de développement musculo-squelettique, ce qui en fait des enfants plus actifs physiquement, pas moins, et le seul facteur qui permet de prédire le vocabulaire d’un enfant est la quantité de mots qu’on lui adresse au quotidien.

[20]Biais de confirmation : une tendance qu’ont les humains, dès lors qu’ils ont forgé une opinion, à voir surtout les preuves qui vont dans le sens de cette opinion et à ne pas prêter attention, ou à considérer comme moins significatives, les preuves qui suggèrent que cette opinion est fausse ou incomplète.


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