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Le genre de l’autisme - Partie 2

- Julie BOUCHONVILLE

Le genre de l’autisme - Partie 2

La semaine dernière, nous avons abordé la question de l’autisme dans sa représentation genrée : les différences qui peuvent exister entre la manière dont l’autisme chez les hommes se distingue de l’autisme chez les femmes. Nous avons commencé par détailler à quel point le genre ne correspond pas à un fait biologique, avons souligné que parler d’autisme masculin vs. féminin, c’est nier pas mal de réalités de terrain, et avons expliqué que les hommes et les femmes sont élevés de manières très différentes et ce, depuis leur plus jeune âge.

Cette semaine, revenons plus directement sur l’autisme.

 

« Si mon fils a l’air plus autiste que ma fille, ce serait ma faute ?! »

Non. D’abord, parce que ça n’existe pas, « l’air autiste », il n’y a que le validisme dans l’oeil de l’observateur. Ensuite, parce que chaque personne autiste existe dans son propre spectre d’autisme, a ses forces et ses faiblesses dans les domaines qui lui sont propres, et qu’il est donc très difficile de les comparer ; et enfin, parce que quand le problème est sociétal, il devient douteux d’attribuer des responsabilités individuelles.

Alors, à quoi ressemblent ces différences de comportements que les adultes[1] peuvent avoir envers les enfants, selon le genre perçu de ces derniers ? Des chercheurs y ont consacré des carrières entières[2] et mon but n’est pas de tout reprendre ici ; de toute façon ce qui nous intéresse surtout est l’impact que cela peut avoir sur une personne autiste, aussi faisons ensemble un résumé aussi partial qu’incomplet.

(J’utiliserai ci-dessous la notion « d’autisme égal », dans le sens de comparer des personnes « à autisme égal ». J’entends par là deux personnes dont les manifestations de l’autisme sont comparables, qui ont des forces et des faiblesses similaires tant en nature qu’en magnitude. C’est un raccourci qui a ses limites mais qui nous permettra de mieux nous comprendre.)

 

— On parle plus d’émotions aux filles, ce qui les pousse naturellement vers un meilleur vocabulaire lié aux concepts émotionnels, et à une meilleure compréhension des émotions[3] au sens large. L’étude citée ici fait état que ce sont surtout les mères qui utilisent plus volontiers du vocabulaire émotionnel, ce qui amène à une seconde injonction : non seulement on arme plus les filles pour comprendre les émotions, mais il y a en outre le message implicite que les émotions sont « une chose de femme ».

— En cas d’enfant timide ou aisément apeuré, les parents sont moins tolérants lorsque cet enfant est un garçon[4]. On pourrait penser que cela mènerait à moins de timidité chez les garçons, mais en fait c’est l’inverse : un enfant grondé parce qu’il a peur ou se sent mal apprend moins facilement l’auto-régulation sur ce point, et le résultat est qu’on finit avec moins de filles éprouvant des difficultés à aller vers les autres.

— Les jeux[5] de petites filles sont plus sociaux, dans le sens « basés sur l’interaction pure », que les jeux des petits garçons[6], et l’homosocialité est très encouragée chez les jeunes enfants, menant mécaniquement à ce que les filles aient plus « d’heures de vol » d’interactions sociales que les garçons du même âge.

— Il est généralement admis que les jeunes filles sont obsédées par des sujets divers et variés, qu’elles vont accumuler de grandes quantités de connaissances sur ces sujets, et que ces sujets seront plus ou moins ridicules. Je n’ai pas d’étude sous la main pour le justifier mais il s’agit d’une sorte de bon sens, de sagesse populaire : les adolescentes sont critiquables à merci, tant la totalité de leurs comportements et aspirations sont indignes de considération[7]. Ceci établi, les intérêts spécifiques d’une jeune adolescente seront moins visibles que ceux de son frère, à autisme égal, dans la mesure où à part certains sports et jeux vidéos, les garçons ne sont pas censés ressentir de passion pour quoi que ce soit.

— Au sein des cellules familiales, ce sont en général les mères qui gèrent le bien-être social de la famille[8]. Qu’il s’agisse de dégager du temps pour les membres ayant besoin de plus d’interactions, de maintenir du lien social avec la famille étendue et les amis[9], d’organiser les évènements sociaux comme les vacances ou les dîners[10], etc., ces préoccupations sont en général celles des femmes. Or, nous apprenons aussi, beaucoup, par mimétisme : il est donc normal qu’une fille, voyant que sa mère se livre à toutes ces tâches, le juge naturel – quitte à être terrifiée par la masse, on peut trouver une chose déplaisante sans forcément la remettre en question, surtout si l’injonction est tacite – et considère que, sans doute, c’est aussi son job. Tout cela va créer des habitudes comportementales qui font qu’une jeune fille pourra sembler plus sociable, à autisme égal, que son frère[11].

 

Quelles différences existent, alors ?

Au fond ? Il n’y en a pas vraiment. La vraie seule différence, c’est qu’à autisme égal, les femmes[12] déploient plus de camouflage social (aussi appelé masking). Cette idée est cohérente avec le fait que les femmes qui sont diagnostiquées comme autistes ont en général au moins un trouble associé (comme le TDAH) ou un QI bas[13] : les femmes qui se font diagnostiquer sont celles qui sautent aux yeux, dont la bizarrerie ne peut pas être mise sur un autre compte[14].

Pourquoi camouflent-elles plus ? Il n’y a pas forcément une raison précise, mais il est pertinent de penser qu’il s’agisse d’un mélange d’aptitude à masquer, acquise en grandissant dans un contexte qui promouvait les rapports sociaux pour les rapports sociaux, de volonté de bien faire ou de faire plaisir, née plus ou moins directement d’années à s’entendre dire que les femmes sont douces, à l’écoute et aimables, et d’une banalisation de l’inconfort féminin à l’échelle de la société. Il est plus simple d’accepter que notre quotidien nous use quand on vit dans un monde où tout le monde admet que les femmes soient usées.

Il y a aussi, mais c’est là une théorie personnelle qui n’est soutenue, à ma connaissance, par aucune étude, que le personnel médical vit dans une société sexiste et l’est lui-même au moins un peu. On sait que les femmes sont plus susceptibles d’être moins écoutées et moins bien soignées par les professionnels de santé au sens large[15] [16]. Ne serait-ce pas le cas aussi quand elles sont autistes ? Cette élusive différence entre autisme masculin et autisme féminin ne serait-elle pas tout simplement que les médecins ne perçoivent pas les hommes et les femmes de la même manière ?

 

La semaine prochaine, nous aborderons enfin le rapport que l’autisme peut induire avec l’identité de genre, et nous nous refermerons ainsi ce dossier.

 

[1]Et par « adultes » j’entends non seulement les parents, les proches et la famille mais aussi le personnel de garde, les enseignants, les gens dans la rue susceptibles d’interagir avec les enfants, les parents d’autres enfants, et les créateurs de contenus tels que les auteurs des livres qui sont lus aux enfants, les scénaristes de dessins animés, les créateurs de podcasts, etc. Il faut vraiment tout un village pour élever un enfant.

[2]Le « Cahier du Genre » N°49, « Les objets de l’enfance » est une première approche intéressante, bien que poussée, de la question. https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2010-2.htm

[3]https://bpspsychub.onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1111/bjdp.12069

[4]https://www.researchgate.net/publication/329021811_Parents'_reactions_to_toddlers'_emotions_relations_with_toddler_shyness_and_gender

[5]Dans le sens d’une activité pratiquée à la récréation ou lors de moments libres à la crèche.

[6]Qui sont plus encouragés à utiliser leurs corps et des objets.

[7]Qu’une jeune adolescente connaisse par coeur toutes les nuances d’ombre à paupière d’une marque de maquillage, toutes les statistiques d’un joueur de tennis, toutes les spécificités d’une race de chevaux, toutes les œuvres d’un auteur, tous les détails d’un jeu vidéo, touts les découvertes d’une chercheuse, etc : tout cela est toujours considéré comme inintéressant. Le problème n’est pas l’information en elle-même, le problème est que « jeune adolescente » est une catégorie considérée comme incompréhensible, potentiellement dangereuse, et au moins un peu stupide.

[8]Voir la notion de charge mentale. Si mon lecteur ne la connaît pas, je lui recommande l’excellente BD d’Emma : https://emmaclit.com/2017/05/09/repartition-des-taches-hommes-femmes/

[9]https://daily.jstor.org/the-gendering-of-holiday-labor/

[10]https://www.ifop.com/publication/les-couples-et-la-charge-mentale-durant-les-voyages-et-les-vacances/

[11]Qui a pour modèle son père, un individu qui apprend comment va sa propre sœur par sa femme, parce qu’elles se parlent sur le Whatsapp familial et pas lui, qui trouve les notifications ennuyeuses.

[12]A ma connaissance, les seules études ont été faites sur des femmes cis, donc assignées femmes à la naissance.

[13]https://www.scientificamerican.com/article/autism-it-s-different-in-girls/#:~:text=In%202014%20psychologist%20Thomas%20Frazier,IQs%20and%20extreme%20behavior%20problems.

[14]Et le corps médical essaye très fort de le mettre sur un autre compte : il est plus courant pour les femmes de se faire d’abord diagnostiquer un trouble de la personnalité.

[15]https://www.washingtonpost.com/wellness/interactive/2022/women-pain-gender-bias-doctors/

[16]https://www.francebleu.fr/infos/sante-sciences/les-femmes-sont-elles-moins-bien-soignees-que-les-hommes-1610462029


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