Autisme et naïveté

Publié par Julie BOUCHONVILLE le

Autisme et naïveté

On entend souvent dire que les autistes ne savent pas mentir, que nous sommes trop honnêtes, trop confiants, trop gentils, trop naïfs. On peut nous rouler dans la farine sans difficulté. Est-ce seulement vrai ? Et si oui, comment faire pour se prémunir d’actes malveillants ?

 

Le mensonge

Nous, autistes, serions incapables de mentir. Est-ce vrai ? Pour faire simple, non. Exemple : moi, auteure de cet article, adore les betteraves[1].

Mentir requiert néanmoins certaines compétences : un peu d’imagination, et une capacité à faire abstraction de la vérité. Le meilleur mensonge est après tout celui que l’on croit soi-même. Cela peut être compliqué pour une personne autiste, mais ce n’est pas impossible.

Ceci étant dit, beaucoup de personnes autistes ne voient pas l’intérêt de mentir au quotidien. La vérité est en général préférable, déjà parce que c’est la vérité, ensuite parce qu’on ne s’emmêle pas les pinceaux dedans. Cela ne veut pas dire qu’aucun autiste ne ment, de nouveau, et pour ceux qui ont le niveau de vocabulaire requis, nous savons exploiter la différence technique qu’il y a entre vérité et honnêteté.

Un type de mensonge qui sera plus souvent pratiqué est le demi-mensonge qui consiste à manquer d’honnêteté pour faire plaisir. Lorsque nous avons été élevés dans un environnement qui nous a appris que faire plaisir à notre entourage était une condition sine qua non pour être bien traités, nous gardons souvent à l’âge adulte l’habitude d’accepter toutes les requêtes, affirmer que tout va bien, et ignorer nos propres besoins et opinions autant que possible. Cela fait partie du camouflage social que pratiquent certains autistes, même si la question est en fait plus complexe, et c’est certainement un manque d’honnêteté qu’on pourrait qualifier de mensonge.

 

La crédulité

Les autistes ont tendance à croire leur entourage. Nous prenons les informations assez littéralement et nous les croyons volontiers si elles nous semblent cohérentes. Parce que, bien souvent, nous ne voyons que peu l’intérêt que quelqu’un pourrait avoir à nous mentir. Pourquoi nous dire que nous sommes engagés s’il reste des candidats à voir pour le poste ? Autant nous dire que rien n’est encore sûr. Pourquoi nous dire qu’un imprévu est survenu si l’on n’a juste envie de ne pas venir dîner ? C’est le genre de choses que nous comprenons aisément !

 

Notre tendance à faire confiance nous vaut souvent d’être qualifiés de naïfs alors, que si on doit être francs, ce sont surtout les autres qui ne sont  pas honnêtes.

 

Repérer les personnes qui pourraient nous exploiter

Comment, dès lors, reconnaître ceux qui pourraient vouloir profiter de nous ? C’est un fait avéré que certaines catégories de personnes attirent les prédateurs ; pas parce qu’elles sont fondamentalement faibles ou imparfaites, mais parce que les prédateurs cherchent les proies faciles. Les personnes autistes rentrent dans cette catégorie, et la probabilité qu’elles se retrouvent victimes de maltraitances, d’abus de confiance ou de violence est plus élevée que pour les non-autistes.

Sans devenir un expert en signaux sociaux subtils, ni développer une paranoïa aiguë, on peut mettre en application quelques principes qui vont nous rendre plus difficiles à exploiter.

 

- Avoir une personne de confiance avec qui on vérifie. Quasi toutes les arnaques, tous les abus de confiance dont j’ai pu entendre parler[2] auraient été coupés dans l’oeuf si la victime avait pris une heure pour discuter avec une personne de confiance et lui demander son opinion. Souvent, quand un proche nous dit « je ne sais pas, ça a l’air louche ton truc », on est tenté de répondre qu’il ne comprend pas, qu’il n’a pas toutes les informations, qu’il est méfiant et cynique. Et parfois c’est le cas. Mais si, même une fois toutes les infos en main, le proche trouve toujours que c’est louche ? C’est sans doute que c’est louche.

Attention : pour que ce mécanisme fonctionne bien, il serait utile que ledit proche soit de la même génération et culture que mon lecteur.

 

- Ne jamais prêter d’argent sans reconnaissance de dette écrite, et jamais une somme qui nous manquera. Aider un pote à qui on va couper l’électricité, donner un ticket resto à une personne qui fait la manche, proposer à quelqu’un qui est sur le point de se mettre à pleurer à la caisse du supermarché de régler les trois articles qui lui restent, tout cela est louable et a peu de répercussions financières. Mais prêter des sommes supérieures à quelques dizaines d’euros n’est pas anodin. L’intention est excellente, cependant certaines personnes peuvent vouloir en abuser.

Je conseille donc à mon lecteur de ne jamais prêter une somme qui lui manquerait si on ne la lui rendait pas : exit, donc, les situations où on doit soi-même emprunter de l’argent pour aider une tierce personne. Également, toujours écrire une reconnaissance de dette : c’est une sorte de déclaration faite en deux exemplaires qui protège tant celui qui prête l’argent que celui à qui on le prête. On y inscrit la somme prêtée et la date à laquelle elle devra être rendue. Ce type de document, même écrit à la va-vite à l’arrière d’une enveloppe, peut protéger les deux partis en cas de litige.

 

- Gérer ses relations personnelles dans un souci d’équité. Une relation fructueuse est profitable à tous ceux qui y sont impliqués. Parfois, au fil du temps et de la vie, c’est la personne A qui sera plus impliquée, qui « donnera » plus à la relation, et parfois ce sera la personne B. Si toutefois on se retrouve dans une situation où la relation est à sens unique ou presque, il y a un problème et la relation doit changer drastiquement ou cesser.

 

- Refuser quand on est mal à l’aise. Certaines personnes, surtout celles qui ont été élevées comme des femmes, ont la sensation que dire « non » est doublement impoli. D’abord parce que c’est un refus, ensuite parce qu’il n’y a pas d’explication pour l’adoucir. Je leur propose la théorie inverse : dire « non » sans explication est en fait un détecteur à parasites. Une personne prête à avoir une relation saine[3] est parfaitement capable d’entendre quelque chose comme « non merci, ça ne me tente pas » ; ce sont les profiteurs et autres prédateurs potentiels qui seront outrés qu’on ne leur donne pas notre temps sur simple demande. Même si la personne a l’air bien sous tous rapports, si elle ne peut pas supporter un refus, elle ne vaut pas la peine qu’on lui accorde de l’attention.

Attention : si mon lecteur se met à poser des limites au sein de relations déjà existantes, il est possible qu’il rencontre de l’opposition. Cela ne veut pas dire qu’il a mal fait, juste que ces gens préféraient la version de lui facile à exploiter.

 

- Connaître ses droits. Dans les relations professionnelles, il faut parfois savoir lâcher un peu de lest : ne partir tous les jours pile à l’heure précisée sur le contrat, aider un collègue alors que ce n’est techniquement pas notre job, etc. Mais exactement comme les relations personnelles, c’est censé aller dans les deux sens : parfois on bosse un peu plus tard que prévu, parfois on part un peu plus tôt. Parfois on aide une collègue, parfois c’est elle qui nous aide. Il est néanmoins important de connaître ses droits pour pouvoir identifier quand on est en train de faire une faveur. Nul ne peut exiger une faveur, et si l’accorder nous pose problème, on est parfaitement en droit de la refuser.

 

- Éviter les prises de décision à chaud. De nos jours, il est très rare que quoi que ce soit d’important ou d’officiel se fasse en face à face sans avertissement préalable. La personne qui relève les compteurs d’eaux va le plus souvent laisser un mot dans la boite aux lettres et demander à ce que le relevé soit inscrit et affiché. Le fisc contacte par courrier ou email. les huissiers ne se pointent pas sans qu’on ait ignoré tout un tas de factures et d’avertissements, la police ne peut pas entrer sans mandat[4], etc. Une bonne question pour les personnes qui demandent à entrer dans notre domicile est tout simplement « Est-ce que je suis légalement obligé de vous laisser entrer ? », et si la personne dit oui, on demande poliment pourquoi.
De même, quand une personne nous démarche au téléphone ou dans la rue pour donner de l’argent à une bonne œuvre ou s’inscrire à un service qui semble génial, le mieux est toujours de demander comment on peut faire exactement la même chose en ligne[5].

Bref : quiconque sorti de nulle part et qui insiste pour qu’une chose soit faite à l’instant T est probablement peu honnête.

 

- Apprendre de ses erreurs. Parfois, on se fait avoir. On se rend compte que quelqu’un a a abusé de notre gentillesse ou de notre crédulité. Rétrospectivement, on sait souvent identifier le moment où on aurait dû refuser, l’élément qui aurait dû nous faire tiquer. On peut apprendre de cette expérience : la prochaine fois qu’on se retrouvera dans une situation similaire, ce sera le moment de faire une pause et d’examiner ce qui se passe en détails.

 

 

En conclusion, oui, nous sommes sûrement un peu naïfs, mais ce ne serait pas un problème si personne n’essayait d’en abuser. J’espère avoir pu aider mon lecteur à se prémunir contre au moins une partie de ces abus.

 

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[1]Les betteraves goûtent la terre sucrée, et devraient être réservées aux criminels de guerre. Le débat est clos.

[2]Et je consomme du true crime comme si ma vie en dépendait.

[3]Peu importe la relation, du reste, ça marche aussi bien pour les amitiés sincères que pour les transactions chez le boulanger.

[4]Un agent de police peut demander à entrer, mais c’est comme les vampires : on peut refuser et il doit alors rester dehors. J’encourage mon lecteur à s’entraîner à dire « Pas pour le moment, mais en quoi puis-je vous aider ? On peut discuter sur le pallier. » ou quelque chose de ce genre, fermer la porte derrière lui, et parler sur le trottoir ou le pallier.

[5]La personne va sûrement râler un peu si elle est payée aux résultats, mais ce n’est pas le problème de mon lecteur.

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