La gestion des émotions

- Julie BOUCHONVILLE

La gestion des émotions

Norme pathologisante ou démarche éclairée ?

Une fois n’est pas coutume[1], j’aimerais proposer à mon lecteur une réflexion sur un point de vue qui peut amener à la pathologisation de comportements qui, dans un autre contexte, ne le seraient peut-être pas. La définition d’une norme dépend, après tout, de facteurs socioculturels, et donc de biais. Lorsque nous décidons de la limite entre santé et trouble, entre banal et pathologique, nous devons donc parfois tracer au milieu d’un spectre de manière arbitraire. Qu’est-ce qui est perdu dans cette zone de gris ? Qu’est-ce que cela implique, pour les personnes directement concernées et leurs familles, de se retrouver d’un côté de la limite plutôt que de l’autre ? Pouvons-nous reconsidérer nos critères pour, peut-être, tâcher de vivre avec plus de confort ?

Mets tes chaussures, lecteur, et partons explorer ensemble, à la lisière du brouillard.

 

Étude de cas : petite personne, grosses émotions

Récemment, j’ai reçu à mon cabinet le jeune Kiwi, 6 ans, accompagné de ses parents. Kiwi est envoyé à la demande de sa Maîtresse, car il a du mal à contrôler ses réactions émotionnelles et ses gestes : la colère ou la frustration mènent à des bousculades de petits camarades, la joie le fait trépigner, la curiosité le propulse hors de sa chaise… Bref, Kiwi ressent très fort les choses, et exprime ses sentiments avec son corps. Et sa Maîtresse, Madame Betterave, aimerait bien que ça cesse, parce que Kiwi est difficile à contenir.

Cela a fait écho dans mon esprit, car quelques jours plus tôt, j’avais reçu un autre enfant appelé Kiwi, âgé lui de 9 ans, diagnostiqué TDAH, qui a tendance à se mettre en colère quand on lui demande d’arrêter une tâche agréable (comme jouer) pour enchaîner sur une corvée (se brosser les dents pour aller se coucher, par exemple). Là encore, la famille aurait apprécié que j’aide ce Kiwi à ne plus se fâcher de manière déraisonnable.

Des attentes des adultes relatives au comportement perturbant des enfants

La notion même de pathologie, de trouble, d’anormalité, implique une attente, celle de la normalité. Si mon lecteur devait soudain élever un bébé alligator, je soupçonne qu’il aurait même du mal à déterminer comment la bestiole réagit à ses soins, parce qu’il n’aurait pas de cadre de référence. Un alligator dort-il beaucoup ? Est-ce normal qu’il mange autant, ou si peu ? À quelle vitesse est-il censé respirer ? 

Les humains adultes savent à peu près quand un enfant de leur espèce hyperventile, ce qui est une bonne base, mais peut-être que parfois, leurs attentes ne sont pas réalistes, ou qu’elles représentent un obstacle à leur pleine appréciation d’un moment ou d’une situation.

Lorsqu’il s’agit des émotions des enfants, quelles sont les attentes des adultes ? Qu’est-ce qui leur sert de référence ? Je pose la question directement à mon lecteur : quelle expression émotionnelle lui paraît valable et quelle autre lui semble inacceptable, et en fonction de quoi ? (L’âge de l’enfant, la situation, le motif de la réaction émotionnelle…) 

Et pourquoi ?

 

Les adultes autistes existent-ils ?

La question est moins courante de nos jours, mais pendant longtemps, l’autisme a été pensé comme un trouble qui concernait les enfants. Les adultes autistes étaient soit très dépendants, et planqués dans des institutions, soit avaient l’air suffisamment neurotypiques pour qu’on puisse les laisser circuler sans crainte qu’ils effrayent les villageois.

La vérité est que de nombreux « traits » de l’autisme sont associés au mal-être ou à la dysrégulation, et que c’est plus courant chez les enfants que les adultes. Pourquoi ? L’expérience, d’une part, acquise entre autres par la thérapie : on apprend ce qui fonctionne ou non pour nous, et on réagit en fonction. D’autre part, et je n’ai pas peur de l’affirmer, être un enfant dans notre société est effroyablement nul.

Les enfants et leur autonomie

Les enfants ne décident de rien de ce qui leur arrive. Ils doivent manger ce qu’on leur donne, s’habiller comme on le leur dicte, jouer avec les objets que leurs familles ont décidé de leur procurer. Tous les jours, pendant des heures, ils doivent se rendre dans des endroits qu’ils n’ont pas choisis, obéir aux ordres d’adultes qui leur ont été assignés de manière arbitraire, jouer avec d’autres enfants qui sont leurs camarades parce qu’un tiers — du reste inconnu — en a décidé ainsi. Ils ne peuvent pas choisir ce qu’ils apprennent, à quelle heure commence l’école, s’ils vont à la garderie ou non, qui vient les chercher à la sortie. 

Ils ne décident pas non plus de ce qu’ils font de leurs weekends, de leurs vacances, parfois même de leurs activités extrascolaires[2] — et je n’ai pas encore parlé des villes construites sans penser aux déplacements autonomes des enfants, de l’exposition terrible des enfants à la violence intrafamiliale[3], ou du fait qu’on leur reproche à la fois d’exister en extérieur et de passer trop de temps devant des écrans en intérieur[4]

En un mot comme en cent, être un enfant n’est pas facile. Bien sûr, ils ont techniquement des adultes pour veiller sur eux et avoir leurs meilleurs intérêts à cœur, mais est-ce que cela suffit à compenser ? Je ne peux que proposer à mon lecteur de se souvenir de sa propre enfance, ou de s’imaginer dans cette routine stricte où son autonomie peut rarement s’exprimer et encore plus rarement être respectée.

Cela amène à une double constatation : non seulement les enfants ont plus de raison que les adultes d’exprimer de grosses émotions, mais aussi, il est d’autant plus étrange de leur demander de rester calmes et de ne pas faire de vague.

 

C’est d’autant pire pour les enfants neurodivergents, qui vivent dans un monde qui n’est doublement pas fait pour eux. Les néons de la classe sont gênants ? Tu préfèrerais manger un aliment qui a telle texture ? Tu te sens trop fatigué pour aller au cours de judo ? Tu apprendrais mieux en plus petit groupe ? C’est dommage, mais on ne va rien changer. 

Dans ce contexte, je crois qu’il devient limpide pourquoi les enfants autistes ou TDAH ont plus de symptômes visibles que leurs aînés adultes : leurs vies sont plus pénibles.

 

Je m’arrête ici pour cette semaine, et retrouve mon lecteur dès la semaine prochaine pour parler de pure gestion des émotions.



[1] C’est faux, c’est plus qu’une fois et déjà pas mal une coutume.

 

[2]C’est-à-dire que certains enfants peuvent choisir l’activité, mais pas ce qui s’y passera une fois qu’ils s’y rendront, et combien de parents n’ont pas déjà dit « Tu voulais qu’on t’inscrive, tu finis au moins l’année ! ».

 

[3]Entre 50 et 75 cas avérés d’infanticides tous les ans, ces dernières années (selon le compte Instagram Infanticides_FR https://www.instagram.com/infanticides_fr/), et environ 160 000 enfants victimes d’agressions sexuelles tous les ans selon la Ciivise (https://www.ciivise.fr/le-rapport-public-de-2023).

 

[4]L’enfant idéal se dessine : il reste chez lui et joue aux cartes sans faire de bruit, jusqu’à ce qu’on lui demande d’aller se brosser les dents.

 

Pour toute question sur nos articles de blog, contactez la rédactrice à : juliebouchonville@gmail.com


1 commentaire
  • Un grand merci pour cet article qui résume très bien le ressenti dans mon enfance et de celles de mes enfants.
    Pour cette raison, j’essaie au maximum d’être disponible et de repérer ce qui les gêne pour ne pas les surcharger ou les fatiguer.
    C’est un article auquel je reviendrai dès que je sentirai chez mes enfants : une surcharge, une angoisse existentielle, un mal être, un épisode dépressif, un stress important…Les adultes ont souvent tendance à oublier que nos demandes et nos attentes envers les enfants sont trop nombreuses, complexes, et souvent viennent trop tôt. Nous ne grandissons pas tous au même rythme ni de manière homogène. Être patient, prendre le temps.
    Merci pour cet article

    Jul le

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