Dissociation chez la personne autiste

Publié par Martin Seo le

Dissociation chez la personne autiste

Tout le monde a des moments de dissociation et, dans une certaine mesure, ce n’est pas bien méchant. Les personnes autistes sont toutefois plus susceptibles de se retrouver dans cet état un peu « second » à cause entre autres de leurs spécificités sensorielles. De quoi s’agit-il ? Est-ce dangereux ? Peut-on y faire quelque chose ? Abordons tout cela ensemble.

 

Tout le monde, oui

Quand on parle de dissociation, qui n’a d’ailleurs rien à voir avec le trouble dissociatif de l’identité, on entend simplement un moment où l’esprit n’est pas très bien connecté aux sensations physiques et au moment présent : quelqu’un qui rêvasse est un peu dissocié, de même que quelqu’un qui médite ou est sous hypnose. S’il est déjà arrivé à mon lecteur d’accomplir une tâche en pilote automatique, l’esprit occupé par quelque chose d’autre, alors il connaît la sensation.

 

La dissociation comme mécanisme de protection

Il existe des degrés de dissociation, et celui que je viens de mentionner est l’un des plus légers. Des degrés plus intenses peuvent survenir avec une certaine soudaineté quand on est confronté à des situations traumatisantes ou, plus largement, que le cerveau ne parvient pas à gérer. Pour les neurotypiques, cela peut être par exemple se retrouver au milieu d’une catastrophe naturelle ou d’une zone de combat, être témoin d’un accident horrible, subir des blessures graves, etc.

Dans une moindre mesure, cela peut être des situations qui activent un trauma : par exemple, pour une personne souffrant d’anxiété sociale, devoir parler devant un vaste auditoire.

Pour les personnes autistes, dont le cerveau n’est pas le meilleur lorsqu’il s’agit de gérer beaucoup de stimulus, la dissociation peut intervenir dès que l’environnement est trop difficile à digérer et naviguer. (Les autistes pourront aussi, bien sûr, dissocier en zone de combat ou en cas de tsunami. Nous y sommes plus susceptibles, pas différemment.)

 

La dissociation vue de l’intérieur

La personne qui dissocie se sent loin de son corps, vaguement déconnectée de ce qui lui arrive. Elle entend et elle voit normalement mais n’accorde plus de sens à ces stimulus. Elle peut avoir l’impression d’être dans un film ou un rêve, ou que ce qui se produit arrive en fait à quelqu’un d’autre. Son esprit est cotonneux, sa coordination imprécise et elle est moins sensible à ses sensations corporelles telles que la soif ou la douleur. Elle est détachée de ses propres émotions.

Une personne qui dissocie peut avoir des trous de mémoires liés à des épisodes de dissociation, et dans tous les cas la manière dont elle vit ces épisodes est très variable : certains trouvent la sensation terrifiante a posteriori, d’autres sont plus neutres.

 

Si on peut s’inquiéter d’avoir des pans entiers de sa conscience qui se font la malle dès qu’on se retrouve dans un endroit à l’éclairage un peu fort, ce n’est pourtant pas justifié : la dissociation est un mécanisme de survie du cerveau, fait pour limiter la survenue d’un shutdown complet ou d’un effondrement. Il est admis que son acquisition se fait pendant l’enfance. Pour les neurotypiques, cela peut suggérer des événements traumatiques ayant eu lieu pendant cette période. Pour les autistes, cela peut aussi simplement correspondre à des situations de « traumatisme sensoriel », c’est à dire où les stimulus sensoriels étaient impossibles à gérer au point de déclencher une réponse traumatique.

Le cerveau ayant appris que la dissociation était une bonne méthode pour naviguer l’événement traumatisant, il garde cette tactique dans sa trousse à outils et s’en ressert dès qu’il est à nouveau en danger.

 

Identifier un proche qui dissocie avec allégresse

Dans le cas d’un proche, comment reconnaître un épisode dissociatif ?

La personne va sembler éteinte ou abattue, le regard perdu, et sera moins réactive si on lui parle ou lui montre quelque chose. Bien sûr le plus simple si elle peut parler[1] est de lui demander comment elle se sent, s’il y a trop de bruit ou de monde, si elle aimerait sortir prendre l’air, etc. Si la personne ne parle pas et que tant son comportement que la situation suggèrent un épisode de dissociation, on peut lui proposer de sortir de l’environnement immédiat, voire l’y emmener avec douceur, et voir comment elle réagit. Quelqu’un qui manifesterait l’envie de retourner dans le magasin ou la salle à manger n’aura pas le même comportement que quelqu’un qui est soulagé que le bruit s’arrête.

 

Sortir de la dissociation

Le plus souvent, se retirer de la situation qui la provoque suffit. La personne peut avoir besoin de temps pour récupérer aussi faire une pause – voire rentrer chez soi pour la fin de la journée – est important. Après cette pause seulement, il peut être utile d’essayer consciemment de s’ancrer dans le moment présent en se concentrant sur sa respiration et ses sensations physiques.

Il est plus simple de sortir d’un état dissociatif s’il a été bref, aussi dès qu’on identifie les premiers signes, il est intéressant de mettre en place un plan pour se soustraire à la situation. J’encourage mon lecteur autiste à balancer la charge mentale sur ses neurotypiques : « Je commence à dissocier, il faut qu’on sorte d’ici sous dix minutes » fait très bien l’affaire, surtout si on a prévenu à l’avance que c’était une possibilité.

 

Prévenir la dissociation

Comme on l’a dit, dissocier n’est pas dangereux en soi, et même pas vécu comme une expérience désagréable par tout le monde. Pourquoi essayer de prévenir cet état, dès lors ? Parce qu’il est le symptôme de quelque chose qui ne va pas. On ne dissocie pas parce que le papier peint nous déplaît ; on le fait parce que notre cerveau ne parvient pas à gérer. Cela veut dire que la situation lui est nuisible et qu’il est en train de s’épuiser. Parfois la cause est noble et cela vaut la peine d’être hors d’état de marche plus tard. Souvent, c’est trop cher payé.

Une fois qu’on a remarqué les situations qui causaient des états dissociatifs, on peut les éviter : d’abord, en ne s’y rendant simplement pas. Pas de fêtes pleines de monde, de concerts, de réunions de famille à quinze, de supermarchés, etc.

Si on ne peut pas échapper à ces situations, on peut les rendre plus tolérables, par exemple en prenant régulièrement des pauses, en portant des bouchons d’oreilles ou un casque anti-bruit, en emmenant un livre pour se distraire des stimulus visuels, etc.

Enfin on peut également essayer d’adapter son comportement sans éviter totalement les situations trop stimulantes ou stressantes : par exemple, s’entraîner à parler en public pour s’y habituer, se rendre dans les supermarchés uniquement aux heures les plus creuses (ou choisir un autre magasin mieux conçu) ou prévenir que l’on quittera la fête du boulot avant le début du karaoké.

 

Dans tous les cas, ce n’est pas tant l’épisode dissociatif que nous devons essayer d’éviter, que ce qui l’a causé. Nos cerveaux autistes sont connus pour avoir du mal si pas une incapacité à s’habituer aux stimulus. Nous n’avons pas besoin de nous habituer au niveau de bruit d’un concert ou à la foule du métro parisien, pas plus que les neurotypiques n’ont besoin de s’habituer à vivre en zone de guerre. Ce qui nous est réellement utile est d’éviter l’exposition, et ce, aussi souvent que possible.

 

[1]Avec sa bouche ou autrement.

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