Doter les objets d’émotions

- Julie BOUCHONVILLE

Doter les objets d’émotions

Est-ce que mon lecteur a déjà eu du mal à jeter une paire de chaussures qui avaient largement fait leur vie ? Se sent-il parfois mal pour les citrons moches que personne n’achètera et qui finiront au rebut ? Est-ce que la perspective de ranger une peluche la tête en bas lui paraît alarmante ?

Bienvenue dans le monde merveilleux de la personnification des objets.

 

De quoi s’agit-il ?

Précisément ce que ça dit sur l’emballage. Les personnes autistes et neurodivergentes au sens large ont tendance à projeter des émotions sur les objets. Si tout le monde tend à le faire dans une certaine mesure sur les objets faits pour avoir l’air de vraies créatures (comme les figurines, les peluches, etc), nous y parvenons même avec les choses qui n’ont pas l’air de ressentir quoi que ce soit (comme un oreiller ou un stylo).

Ce n’est pas que nous sommes particulièrement attaché à l’objet – même si cela peut renforcer le phénomène – c’est que nous lui prêtons des sentiments. Le processus n’est donc pas « Je vais me sentir mal si je frappe ce coussin » mais plutôt « Ce coussin va se sentir mal si je le frappe ».

 

Les personnes qui ont tendance à projeter des émotions sur les choses savent très bien que ces choses ne ressentent pas réellement les émotions qu’on peut leur prêter. Elles savent que les objets ne sont pas conscients ou vivants. Il ne s’agit donc pas d’une perte de contact avec la réalité ou d’un délire au sens médical du terme.

Bien qu’aucune étude poussée n’ait été menée sur la question, les recherches semblent indiquer que les personnes tendent presque toujours à projeter des sentiments négatifs sur les objets, et je pense que la clef de la compréhension se trouve là.

 

L’impact de nos actions

J’ai déjà abordé par le passé l’empathie intense, parfois handicapante, que les personnes autistes peuvent ressentir pour leur entourage, de même que notre tendance à sur-évaluer les conséquences de nos actions[1]. Un élément intéressant à noter est que les études ayant mis en évidence cette tendance à exagérer notre impact sur le monde examinaient toujours les répercussions négatives de nos actions, c’est à dire, qui risquent de faire du mal à un être vivant. Difficile de dire si ce sont les sujets qui ne sur-évaluent pas l’impact positif de leurs actions, ou si simplement personne n’a regardé dans cette direction. Je vais partir du principe que c’est le premier cas, car dans le second je devrais conclure par « et franchement, eh bien on ne sait pas trop le pourquoi du comment, alors bisous et à la semaine prochaine ».

 

Je pense que si nous attribuons des sentiments à des objets, souvent négatifs, c’est en partie lié à une  vision peu objective des conséquences de nos actions, et en partie à un simple biais de négativité. Notre évaluation de notre impact est très visible dans des idées telles que « si je n’achète pas ce citron moche, personne ne le fera, il sera jeté et c’est trop triste, il voulait juste faire de son mieux ». Il y a ici l’idée que « je » est la seule personne à pouvoir agir. Si « je » ignore ce citron, alors « je » le condamne à être jeté et malheureux. Que quelqu’un d’autre puisse venir l’acheter n’est pas pris en compte. Que le citron puisse être heureux autrement qu’en étant acheté non plus.

 

Le biais de négativité, c’est l’un des biais cognitifs les plus courants qui veut qu’on est plus marqué et qu’on retient plus ce qui se passe mal que ce qui se passe bien, et de ce fait le négatif nous semble souvent plus important ou significatif. L’espèce de sursaut d’empathie extrême, nécessaire pour en arriver à prêter des émotions à un oreiller, est sans doute plus aisément activé pour quelque chose d’important – or comme on vient de le dire, les humains tendent à voir ce qui est négatif comme plus important que ce qui est positif.

Si je résume, on a un groupe d’individus très empathiques, qui pensent que leurs actions sont responsables de la moitié des malheurs du monde, confrontés à des situations où, si les objets inanimés étaient des êtres vivants, ils se sentiraient tristes – pas si ridicule, quand on le voit comme ça, que lesdits individus closent l’écart et leur prêtent ces sentiments.

 

La personnification est-elle un problème ?

Tout dépend de comment la personne concernée le vit. Si cela ne crée pas de tension ou de charge mentale pour elle, il n’y a pas de raison de s’inquiéter particulièrement.

Cela devient en revanche un problème si la personne se sent impactée par son empathie pour les objets, si cela l’empêche de faire ce dont elle a envie (porter certains vêtements, jeter ou se débarrasser de ce dont elle n’a plus besoin,  …) ou d’être spontanée, par exemple. Dans ce cas oui, il peut être pertinent d’agir.

 

Que faire ?

Bien qu’il n’y ait pas de formule magique, on peut lutter contre le phénomène. Je pense que d’attirer l’attention de la personne sur le fait que les objets ne ressentent rien n’est pas très utile : le mécanisme étant profondément émotionnel, ce n’est pas avec la rationalité qu’on va l’enrayer. Sans compter que la personne est déjà bien au courant que les objets n’ont pas de sentiments. Son empathie n’est pas plus contrôlable que le chagrin que l’on ressentirait en lisant la mort de l’un de nos personnages préférés : quelqu’un qui nous rappellerait que ce n’est que de la fiction et que personne n’est mort pour de bon serait totalement à côté de la plaque.

 

A la place, j’encourage plutôt mon lecteur à adresser à son proche – ou à lui-même – un message basé sur la déculpabilisation (« Ce n’est pas ta faute », « Tu ne peux pas tout arranger toute seule », …) et sur l’inversion de la charge émotionnelle (« Cette orange était une rebelle, elle aurait refusé que quiconque l’achète juste pour la manger » ou « Ces chaussures ont marché des centaines de kilomètres avec toi, elles ont hâte de partir à la retraite, il vaut mieux les remercier et les laisser aller se reposer », …). On peut aussi travailler sur l’acceptation des sentiments négatifs : le mal-être de la personne vient aussi, après tout, d’une sorte de refus que quelqu’un d’autre ressente une émotion déplaisante. Mais accepter que parfois on se sent mal est une étape importante, et je pense qu’il est utile de pratiquer cette acceptation dans des moments calmes, où justement on n’est pas trop secoué.  La méditation en pleine conscience, par exemple sous forme de méditation guidée via une application ou un medium similaire, peut être une aide précieuse.

 

En conclusion, la prochaine fois que mon lecteur se jugera bizarre ou se demandera si son proche autiste n’exagère pas un peu des fois… qu’il se sente moins seul. Ce n’est pas juste lui. Et cette peluche avait vraiment l’air triste.

 

Avez-vous tendance à projeter sur les objets ? Cela impacte-t-il votre quotidien ? Avez-vous développé des techniques pour ne pas être trop triste pour vos vieux feutres ? N’hésitez pas à partager vos témoignages avec nous !

 

 N'hésitez pas à visiter notre boutique en ligne !

 

[1]Je continue de maintenir que ce sont tous les autres qui sous-évaluent les leurs.


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