Comment se sentir à sa place lorsque l’on est autiste ?
- Julie BOUCHONVILLE
C’est une question qui, tournée d’une manière ou d’une autre, revient souvent chez nos lecteurs. En tant que thérapeute, je l’observe aussi chez mes clients. Comment se sentir intégré à quelque chose, appartenant à un endroit, un groupe ou une communauté ? Comment est-ce qu’on découvre seulement où est sa place ?
Démarrons ensemble une exploration, lecteur, qui va sans doute nous accompagner un moment tandis que nous traçons sur la carte les contours de nos découvertes.
Se sentir décalé ou pas à sa place : qu’est-ce que cela veut dire ?
Si l’on désire explorer le sujet, il nous faut commencer par des définitions communes. Quand une personne autiste exprime ce sentiment, que veut-elle dire au juste ?
Il semblerait que l’on puisse classer les phénomènes en deux grandes sections : les attendus non validés, et les contacts existants mais déplaisants.
Bien sûr, mon lecteur ne manquera pas de remarquer que les personnes autistes n’ont pas le monopole de se sentir seules, décalées ou pas à leur place ; de manière assez cocasse, se sentir seul ou incompris est l’une des expériences humaines les plus fédératrices, tout le monde ou presque ayant déjà traversé au moins un moment de ce genre. Nous nous pencherons néanmoins, pour des raisons évidentes, sur ce à quoi cette expérience ressemble en particulier pour les autistes.
Je ne doute pas que cela impliquera des éléments communs avec l’expérience neurotypique, au moins de manière ponctuelle.
Les interactions déplaisantes pour la personne autiste
Les personnes qui ont un TSA doivent régulièrement interagir avec des neurotypiques, pour le meilleur et pour le pire. Chacune de ces interactions n’est pas pénible, mais elles sont toutes susceptibles de l’être[1].
À quoi est-ce que cela peut ressembler ?
– Malaise lors de l’interaction, sensation de ne pas savoir quoi dire ou comment le dire
– Malaise avant l’interaction, lié à un sentiment d’anxiété et/ou de besoin de beaucoup préparer l’interaction
– Réaction négative de la part de l’interlocuteur : rebuffade, agressivité, colère, déception, jugement, dureté, refus d’une requête raisonnable…
– Sujets de conversation jugés inintéressants ou ennuyeux
– Surstimulation au cours de l’interaction, sans possibilité de s’en extraire aisément
Il ne s’agit pas ici d’une liste exhaustive, mais je pense qu’elle couvre les grandes tendances générales.
Les attentes ou besoins qui ne sont pas satisfaits
Au point précédent s’ajoutent, comme je l’ai dit, les attentes que les personnes autistes ont et qui ne sont pas comblées :
– Désir de parler d’un sujet jugé comme plus intéressant mais qui n’est pas apprécié des autres, par exemple un intérêt spécifique
– Désir de pouvoir être « plus soi-même », c’est-à-dire de produire moins de camouflage social, par exemple en ayant des contacts visuels plus atypiques ou des mouvements d’autostimulation, ou en intégrant des éléments métatextuels à la conversation[2]
– Désir de ressentir de la proximité, de la ressemblance, d’être vu et compris par des semblables dans une relation authentique
– Désir d’échanger sans jugement, que ce soit parce que l’on est perçu comme normal ou parce que nos bizarreries ou faux pas sont accueillis avec grâce
– Désir d’avoir des contacts physiques choisis et cohérents avec la situation selon un référentiel personnel
Qu’en est-il du contexte non relationnel ?
Je pense que les relations sociales sont un élément intrinsèque du sentiment d’adéquation, ou d’inadéquation. Même si l’on n’est pas en contact direct avec les autres, ce qui fait que l’on se sent validé ou pas, à sa place ou décalé, est toujours lié à un jugement externe, réel ou imaginé. Les attentes sociétales, les normes de conversation ou même de style de vie, finissent toutes par nous ramener aux autres, à leur regard et leur opinion. La notion même de neuroatypie, de trouble et de pathologie, suggère une norme, une façon de vivre et de penser différente qui serait « la bonne » ou « la plus courante ».
Tout ceci étant dit, des facteurs non sociaux existent, par exemple les besoins de base (nourriture, sécurité, environnement sensoriel adapté…), et des facteurs sociaux plus « diffus » que des interactions directes peuvent participer à notre sentiment de décalage :
– Un travail jugé comme vide de sens, peu épanouissant ou contraire à ses valeurs
– Être coupé de, ou peu en contact avec, un ou plusieurs aspects de sa personnalité importants pour l’équilibre mental général : créativité, spiritualité, valeurs…
Je pense que l’on peut considérer que « se sentir à sa place », c’est la rencontre de tout cela : des attentes qui sont comblées, pas ou peu d’interactions pénibles[3], et un contexte favorable au bien-être et à la connexion.
Je retrouve mon lecteur ici dès la semaine prochaine pour aborder les questions de type « comment ». En attendant, ses commentaires et remarques sont comme toujours très appréciés !
[1]Pour clarifier, nous pouvons aussi avoir des interactions déplaisantes avec d’autres autistes ; nous nous comprenons mieux, mais rien ne garantit que nous allons être meilleurs copains.
[2]Un élément métatextuel consisterait à parler, dans une conversation, de cette conversation. Cela peut être des choses comme « J’aimerais changer de sujet, si tu veux bien » ou « Est-ce que tu peux me parler plus fort ? Je n’entends pas très bien » ou encore « J’ai plusieurs questions à te poser, tu préfères les entendre toutes et répondre ensuite, ou qu’on y aille question par question ? ». Pour une raison pas toujours claire, de nombreuses personnes semblent considérer que les éléments métatextuels devraient être bannis des conversations sous peine de « sonner faux » ou « pas spontané ».
[3]Même les relations les plus satisfaisantes, après tout, ont parfois des aspérités déplaisantes.
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