Que signifie « GHOSTER » une personne ?
- MARIADNE GUINARD
Le verbe ghoster s’est imposé dans le langage courant pour désigner un comportement relationnel devenu fréquent à l’ère numérique : cesser toute communication avec une personne de manière soudaine, sans explication et sans annonce préalable. Le ghosting ne se limite pas à l’absence de réponse ponctuelle ; il correspond à une disparition relationnelle perçue comme définitive ou indéterminée.
Initialement associé aux relations amoureuses, le terme s’est étendu à l’ensemble des sphères relationnelles : amitiés, relations familiales, collaborations professionnelles, communautés en ligne. Cette extension soulève des questions fondamentales sur nos normes sociales, notre rapport à l’engagement, mais aussi sur les différences de fonctionnement cognitif et émotionnel entre individus.
Ghoster n’est ni un simple silence, ni un geste anodin. Selon les contextes et les personnes concernées, il peut être vécu comme une violence relationnelle, un acte de protection, une stratégie d’évitement ou un malentendu communicationnel. Comprendre ce que signifie réellement ghoster implique donc de dépasser les jugements moraux simplistes et d’examiner les mécanismes psychologiques et sociaux à l’œuvre, ce terme et ses implications peut poser des difficultés sociales supplémentaires pour les personnes autistes. Dans cet article nous proposons de faire un tour d’horizon du terme ghoster et de ses implications sociales afin d’apporter un petit éclairage pour les personnes autistes.
Pourquoi les neurotypiques craignent de ghoster les autres ?
Chez les personnes neurotypiques, la crainte de ghoster s’enracine dans un ensemble de normes sociales implicites qui régissent la manière dont une relation doit se dérouler et, surtout, se terminer.
Le poids des règles sociales implicites
Les neurotypiques ont généralement une forte sensibilité aux règles non formulées qui structurent les interactions sociales. Ces règles incluent notamment :
- l’obligation tacite de répondre aux messages,
- la nécessité de justifier une prise de distance,
- l’idée qu’une relation mérite une conclusion explicite.
Ghoster constitue une rupture brutale de ces conventions. L’absence d’explication est perçue comme un manquement à une règle fondamentale de politesse relationnelle.
La peur du jugement moral
Dans de nombreux contextes sociaux, ghoster est associé à des jugements négatifs : immaturité, lâcheté, manque de respect. Les neurotypiques, souvent attentifs à leur image sociale, craignent d’être perçus comme moralement fautifs.
Cette crainte peut persister même lorsque la relation est source d’inconfort. Le conflit entre le besoin de se retirer et la peur de « mal faire » crée une tension psychologique importante.
L’empathie cognitive et la projection émotionnelle
Les neurotypiques ont tendance à anticiper fortement les réactions émotionnelles d’autrui. Ils imaginent facilement la détresse, la confusion ou la tristesse que peut provoquer une disparition soudaine.
Cette empathie projetée rend le ghosting difficile à assumer, car il confronte directement la personne à l’idée d’infliger une souffrance émotionnelle.
Le besoin de clôture narrative
Enfin, les neurotypiques accordent une grande importance à la clôture des relations. Une relation doit avoir une fin identifiable pour être psychologiquement intégrée. Ghoster empêche cette mise en récit et laisse une situation ouverte, ambiguë, inconfortable.
Pourquoi, pour les personnes autistes, la crainte de ghoster peut être très lourde à porter
Contrairement à certaines idées reçues, les personnes autistes ne sont pas indifférentes aux normes relationnelles. Bien au contraire, la crainte de ghoster peut être particulièrement lourde à porter, pour des raisons spécifiques liées à leur fonctionnement cognitif et émotionnel.
Une hyper-responsabilisation morale
De nombreuses personnes autistes développent une relation très rigoureuse aux règles, y compris aux règles sociales apprises. Lorsqu’elles intègrent l’idée que « ne pas répondre est mal », cette règle peut devenir absolue, non négociable.
Ainsi, ne pas répondre à un message peut être vécu non comme une simple omission, mais comme une faute morale grave, générant culpabilité, anxiété et rumination.
La difficulté à hiérarchiser les relations
Les personnes autistes peuvent éprouver des difficultés à évaluer le degré de proximité relationnelle attendu par l’autre. Une connaissance lointaine, un ancien collègue ou une personne croisée en ligne peuvent être perçus comme nécessitant le même niveau de réponse qu’un proche.
Cette absence de hiérarchisation claire rend le silence particulièrement angoissant :
« Si je ne réponds pas, est-ce que je ghoste ? Est-ce que je fais quelque chose de mal ? »
La surcharge cognitive et émotionnelle de la réponse
Répondre à un message n’est pas toujours un acte simple. Pour une personne autiste, cela peut impliquer :
- analyser les attentes implicites,
- formuler une réponse socialement appropriée,
- gérer l’incertitude de la réaction de l’autre.
Lorsque cette charge devient trop importante, le non-répondre peut être une conséquence directe de la surcharge, et non un choix délibéré. Pourtant, la personne peut ensuite se reprocher sévèrement ce silence.
La peur d’être perçu comme malveillant
Le discours social autour du ghosting est souvent très normatif. Les personnes autistes, déjà conscientes de leur différence, peuvent craindre d’être perçues comme froides, indifférentes ou cruelles.
Cette peur accentue la pression interne et peut conduire à une vigilance excessive, voire à un épuisement relationnel.
Conseils pour les personnes autistes : ne pas trop prendre au sérieux le terme « ghoster »
Il est essentiel de rappeler que le mot ghoster est un concept social, pas une loi morale universelle. Pour les personnes autistes, apprendre à relativiser ce terme peut considérablement réduire la charge émotionnelle associée aux interactions sociales.
Toutes les absences de réponse ne sont pas du ghosting
Ne pas répondre à un message n’est pas automatiquement ghoster. Le contexte est fondamental. Selon la proximité relationnelle, l’absence de réponse peut être :
- socialement neutre,
- attendue,
- ou sans conséquence réelle.
Un message d’une connaissance lointaine, d’une personne peu investie dans votre vie ou d’un contact occasionnel ne crée pas la même obligation qu’un message d’un proche.
La proximité relationnelle détermine l’importance de la réponse
Il est utile de distinguer plusieurs niveaux de relation :
- Relations proches : une absence prolongée de réponse peut nécessiter une clarification.
- Relations intermédiaires : répondre est optionnel, surtout si la relation n’est pas active.
- Relations faibles ou contextuelles : ne pas répondre n’est généralement pas considéré comme problématique.
Cette hiérarchisation n’est pas une trahison morale, mais un fonctionnement social courant.
Le silence peut être une information suffisante
Dans de nombreux contextes sociaux, le silence est interprété comme une information en soi : désintérêt, indisponibilité, fin naturelle de l’échange. Cela ne signifie pas que vous êtes en faute.
Vous n’avez pas l’obligation d’expliquer chaque retrait, surtout lorsque la relation n’est pas profonde ou engagée.
Se protéger n’est pas ghoster
Si une interaction génère stress, confusion ou épuisement, se retirer est une forme de protection légitime. Le terme ghoster ne doit pas être utilisé contre soi-même comme une arme morale.
Respecter ses limites, y compris par le silence, n’est pas un manque d’empathie, mais une nécessité d’auto-régulation.
Le rôle des technologies numériques dans la confusion autour du ghosting
Les outils numériques ont profondément modifié notre rapport à la disponibilité.
L’illusion de la réponse immédiate
Messageries instantanées et réseaux sociaux créent l’illusion que chacun est constamment accessible. Cette illusion renforce l’idée que toute absence de réponse est volontaire et significative, ce qui est souvent faux. Cela peut également donner l’occasion aux personnes manipulatrices ou d’user de cette illusion pour mettre sous emprise quelqu’un qu’elles connaissent à peine.
La multiplication des contacts faibles
Les technologies favorisent des relations nombreuses mais peu profondes. Appliquer aux contacts avec qui nous n’avons pas encore noué de réel lien les mêmes exigences relationnelles qu’aux relations proches conduit à une surcharge inutile.
Vers une approche plus nuancée du ghosting
Plutôt que de condamner ou de justifier le ghosting de manière globale, il est plus pertinent d’adopter une lecture contextuelle.
Normaliser la fin implicite de certaines relations
Toutes les relations ne nécessitent pas une clôture explicite. Certaines s’éteignent naturellement, sans que cela constitue une faute morale.
Distinguer respect de l’autre et autorespect
Respecter l’autre ne signifie pas s’oublier soi-même. Une communication explicite est souhaitable lorsque la relation est significative, mais le silence est parfois une réponse suffisante et acceptable. De plus se préserver et privilégier les relations de qualité est une façon de favoriser les interactions avec les proches et de pouvoir être disponibles pour eux et leur répondre lorsqu’ils en ont besoin. Ainsi il est utile de ne pas se perdre et de ne pas démultiplier les interactions avec des personnes qui n’ont pas une place importante dans notre vie.
Conclusion
Ghoster une personne ne se résume pas à un simple « non-répondre ». Il s’agit d’un concept social complexe, chargé de normes, d’attentes et de jugements implicites. Les neurotypiques craignent souvent de ghoster en raison du poids des conventions sociales et de l’empathie projetée.
Pour les personnes autistes, cette crainte peut être encore plus lourde à porter, en raison d’une hyper-responsabilisation morale, de difficultés de hiérarchisation relationnelle et d’une surcharge cognitive liée à la communication.
Relativiser le terme ghoster, comprendre que toutes les absences de réponse ne sont pas équivalentes, et reconnaître la légitimité du retrait sont des étapes essentielles vers des relations plus justes, plus réalistes et moins culpabilisantes notamment pour les personnes autistes qui se sentent souvent perdues dans cette jungle d’implicites.
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