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L’autisme au Moyen-Âge européen

- Julie BOUCHONVILLE

L’autisme au Moyen-Âge européen

Alors que nous déroulons le temps en nous demandant comment nos ancêtres autistes géraient les contraintes du passé, approchons à présent la question du Moyen-Âge en Europe. Je n’ai pas honte d’affirmer que je m’attendais à trouver des sources décrivant comment notre entourage jugeait bon de nous exorciser, de nous envoyer dans des abbayes pour couler des jours très, très calmes[1], ou de nous vendre à des cirques itinérants. J’ai finalement découvert très peu de tout cela.

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L'autisme durant l'antiquité

Une brève histoire de l'autisme

 

L’autisme et le narratif surnaturel

Le concept de maladie mentale[2] en tant que tel n’émerge qu’au 18e siècle avec Philipe Pinel, mais bien sûr, cela ne veut pas dire qu’avant cela, les gens ne souffraient pas de maladie mentale, ne présentaient aucune variation du neurotype, ou même ne remarquaient pas que certains de leurs proches avaient des comportements inhabituels. D’ailleurs, des hôpitaux ou, du moins, des institutions où il était possible d’emmener une personne très dépendante à cause d’un trouble mental[3] existaient dès le début du quinzième siècle[4].

 

Comment les gens s’expliquaient-ils l’autisme, alors, en l’absence de théorie des neurotypes ou même de la maladie mentale ?

Il serait tentant de dépeindre le passé comme un pays lointain et profondément dénué de bon sens, où la moindre bizarrerie était mise sur le compte de la possession démoniaque, des fées, d’une divinité locale ou d’un peu de tout ça. La vérité est plus nuancée. Certainement, des situations ont eu lieu où une personne autiste était considérée comme ayant trait au surnaturel d’une manière ou d’une autre : encore aujourd’hui on peut observer des traces de connexions entre des déviations, pathologiques ou non, de l’esprit humain par rapport à la norme, et le surnaturel. Plusieurs folklores, par exemple, considèrent que le meilleur moyen de se prévenir d’un vampire ou d’un loup-garou est de répandre, selon les versions, des grains de pavot, de millet ou de riz autour de la tombe du vampire ou le pas de la porte de la victime potentielle[5]. La créature surnaturelle ne pourra s’empêcher de compter les grains[6].

Comme je l’ai déjà mentionné dans un article précédent[7], le mythe du changelin en Europe médiévale est théorisé comme une approche folklorique de l’explication d’un phénomène qui laissait tout le monde perplexe : un enfant qui avait longtemps semblé normal, quoi que cela veuille dire, manifestait désormais un comportement étrange. Ce comportement pouvait inclure des traits qui évoquent l’autisme (enfant qui ne parle pas, ou trop bien pour son âge, attitudes répétitives ou obsessionnelles, comportement rigide et inhabituel face à la nourriture, colère face à des situations banales, contacts visuels sortant de la norme, etc.[8]), mais ne s’y limitait pas non plus. Le folkloriste Dee Ashliman suggère que dans des contextes économiques très précaires comme cela a pu être le cas pour certaines classes de la population d’Europe médiévale, chaque enfant qu’on élevait était peu ou prou un investissement sur l’avenir : la nourriture et le temps investis l’étaient dans l’idée que cet enfant pourrait grandir et travailler à son tour, soutenir les membres vieillissants de sa famille, etc., et la plus petite suggestion qu’un enfant soit « trop bizarre pour bien fonctionner », essentiellement, pouvait être vécue comme une menace au bien-être économique, et donc à la survie, de la famille[9]. Dans ce contexte, une explication connue et approuvée de toute la communauté, c’est-à-dire le fait que l’enfant soit un changelin, et qui fournissait une excuse parfaite à l’infanticide puisque permettant d’affirmer qu’aucun crime n’avait eu lieu, était aussi bienvenue que son émergence dans la connaissance collective était inévitable.

 

Je n’ai pas trouvé de source où l’autisme était vu comme un signe de possession démoniaque[10], sans doute parce que d’une part les « symptômes de possession » [11] ne ressemblaient pas à l’autisme, et d’autre part, parce que les personnes aux comportements les plus déviants de la norme, très dépendantes, incapables de parler avec leur bouche, etc., étaient sans doute repérées assez tôt et donc considérées comme appartenant à la catégorie des « idiots », c’est-à-dire, des gens incapables de prendre soin d’eux-mêmes mais qui n’étaient pas responsables de leur condition[12]. Les personnes autistes qui passaient sous le « radar diagnostique », pour utiliser un terme très contemporain, ne semblent pas avoir attiré l’attention de quiconque, pas même des exorcistes, contrairement aux personnes épileptiques par exemple, qui, au cours de l’histoire de l’Europe, ont eu un rapport étroit avec la religion, qu’il s’agisse de considérer leur pathologie comme une sorte de toucher divin ou comme, au contraire, le signe d’une attaque démoniaque.

Toujours selon la même source, Irina Metzler, les personnes présentant ce qui était probablement de l’autisme ou une trisomie 21 et perçues comme « idiotes », clairement identifiables depuis leur plus jeune âge, n’étaient même pas emmenées en pèlerinage jusqu’à la chapelle ou le lieu privilégié d’un saint comme c’était souvent le cas pour de nombreuses pathologies. Ce qui n’implique pas qu’elles aient été acceptées et choyées telles qu’elles étaient, mais plutôt, qu’il était évident pour une majorité de la communauté que l’état de ces personnes n’était pas le fait d’une action de leur part, et ne pouvait sans doute pas être amélioré par un supplément de dévotion. 

 

La vie autiste au Moyen-Âge européen

Mon lecteur connaît sans doute à ce stade mon refrain : un monde préindustriel, basé sur le travail manuel répétitif, et où méditer pendant cinq heures en fixant un mur[13] était vu comme un bon signe, c’est un monde où les autistes peuvent s’épanouir.

Le taux général d’invalidité n’était pas plus bas qu’à l’antiquité, voire plus élevé parce que les populations avaient une alimentation moins diversifiée, ce qui augmentait le risque de carences : il y a donc fort à parier que « la norme » de santé et de personnalité était beaucoup plus large que ce que nous connaissons aujourd’hui, et un enfant ou même un adulte dont la seule bizarrerie était de ne pas parler, ou de vraiment, vraiment aimer les abeilles, aurait été le cadet des soucis de toute sa famille.

Les premiers monastères occidentaux datent du début du Moyen-Âge, et l’on peut supposer que ce genre de vie très répétitive et calme était attirante pour les personnes autistes. Il nous faut néanmoins noter que les moniales et les moines étaient le plus souvent censés être capables de lire et écrire ; or on estime que moins de 12 % de la population en était capable[14] : si c’était une option intéressante, elle ne se présentait pas à tout le monde.

J’avais innocemment pensé, en composant le plan de cet article, que les autistes auraient pu être encouragés à pratiquer des animations de rue aux côtés d’avaleurs de sabres, de contorsionnistes et de jumeaux conjoints. C’était bien sûr avant de me renseigner et de réfléchir à la question — si ces spectacles existaient bien au Moyen-Âge et étaient très populaires, une personne autiste aurait dû posséder des talents assez uniques pour y participer. Se contenter de rester assise sans parler en pensant très fort aux abeilles n’aurait pas suffi.

 

Non, il apparaît logique que la plupart d’entre nous aient vécu des vies banales pour l’époque, ni plus ni moins notables que celles de leurs voisins. Dans de petites communautés ayant vu grandir chacun de leurs membres, sans doute que les individus autistes étaient connus pour leurs bizarreries et appréciés pour leurs capacités, quelles qu’elles soient, et que par rapport aux incertitudes du quotidien, une sœur qui ne regardait pas tout à fait les gens dans les yeux paraissait très secondaire.

 

Lors de mon prochain article, nous aborderons la suite de cette chronologie avec l’époque moderne.

 

[1]J’en reparlerai, mais l’idée d’une vie passée à jardiner, méditer, chanter dans une chorale pour les cas extrêmes, et dérouler chaque journée selon le même horaire précis me semble honnêtement plutôt attirante, surtout dans un contexte médiéval.

[2]L’autisme ayant longtemps été classifié comme tel, voire l’étant encore aujourd’hui, ce neurotype et le concept de maladie mentale seront intimement lié pendant une bonne partie de cet historique. La maladie mentale n’est pas plus ou moins honteuse, problématique ou indigne que la maladie physique, ceci dit ; mais de nos jours on préfère le terme « neurotype » qui indique l’autisme n’est pas, en soi, pathologique comme un trouble anxieux pourrait l’être, par exemple.

[3]Et où, à défaut de la soigner en but de la guérir, on prendrait au moins soin d’elle au quotidien.

[4]« Hospital de los pobres inocentes » fondé à Valencia en 1410 : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/18286394/, https://es.wikipedia.org/wiki/Hospital_de_los_Pobres_Inocentes

[5]https://en.wikipedia.org/wiki/Vrykolakas#Apotropaics

[6]Ceci est une citation très cocasse dans le cadre d’un article sur l’autisme puisque, comme chacun le sait, les autistes sont capables de compter un vaste ensemble de petits objets d’un seul coup d’oeil. Ce n’est pas un vampire autiste qui se laisserait arrêter par un tel obstacle.

[7]https://bienetreautiste.com/blogs/infos/le-mythe-de-l-enfant-remplace

[8]L’article en français (https://fr.wikipedia.org/wiki/Changeling ) est un début mais assez incomplet, celui-ci est une source bien plus riche : https://en.wikipedia.org/wiki/Changeling

[9]https://sites.pitt.edu/~dash/changeling.html#infanticide

[10]Aucune source ancienne, s’entend. Les sources contemporaines sont plus riches ; pas plus tard qu’en 2003, Torrance Cantrell, un enfant autiste de huit ans, est mort durant un exorcisme censé le délivrer du mal qui le rongeait. https://www.tampabay.com/archive/2003/08/25/autistic-boy-dies-in-service-to-fix-him/ 

[11]Ces symptômes ressemblent à ce que nous appellerions aujourd’hui une crise psychotique ou de spasmophilie, ou un état de dissociation durable dans le temps. On peut aussi y inclure des phénomènes sociaux comme les troubles psychogéniques de masse, par exemple le cas de l’épidémie de danse de Strasbourg en juillet 1518.

[12]https://www.academia.edu/31258032/Black_on_Metzler_Fools_and_Idiots_Intellectual_Disability_in_the_Middle_Ages

[13]Encore mieux si on peut manipuler un chapelet-stim toy

[14]https://files.eric.ed.gov/fulltext/EJ1290524.pdf


2 commentaires
  • C’est absolument génial. Merci pour ce travail de recherche qui permet, si je puis dire, de remettre un peu l’église au cœur du village.

    Moïra le
  • Un grand merci pour cette série d’ articles historiques très intéressants .
    Je suis catholique pratiquante j’ ai cru à une possession avant mon diagnostic d’ autiste très tardif certes compensé , mais source d’ errances diagnostiques diverses et douloureuses. Je suis convertie sur le tard aussi . La pratique m’ offre en cadre très structurant qui rythme mes journées, mes semaines et mon année grâce au calendrier liturgique et me nourrit spirituellement. Cela donne beaucoup de sens . Vos propos rejoignent des réflexions que je me suis faite concernant le statut des autistes sans déficience intellectuelle à cette époque , les conditions de vie d’ antan pouvaient offrir un cadre qui devaient certainement mieux correspondre aux besoins et passer peut-être plus inaperçu encore . Merci .

    Nathalie le

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